De Kingakati à GLM, voici le récit des 48h qui ont fait basculer 3 destins politiques : celui de la RDC, de J. Kabila et de E. Shadary

La journée du 8 août 2018 est une journée historique pour la RDC car, elle ouvre la voie à la première perspective de transfert pacifique du pouvoir, avec la désignation de Emmanuel Ramazani Shadary par le président Joseph Kabila, comme dauphin du camp présidentiel.

Le destin politique de la RDC s’est accéléré brusquement, lors de dernières 48 heures.

Tout commence mardi 7 août, quand le chef de l’État convoque les 155 signataires du Front Commun pour le Congo (FCC), sa coalition politique et électorale, à sa ferme de Kingakati située à l’Est de Kinshasa, pour leur rendre compte de ses conclusions, à l’issue des consultations qu’il a entreprises, pour la désignation d’un candidat commun FCC à la présidentielle du 23 décembre 2018.

Après deux cérémonies : prise d’armes à la cité de l’OUA et la messe de requiem en la mémoire de l’ancien gouverneur du Kongo central Jacques Mbadu, les bonzes de la nouvelle majorité présidentielle ont pris la direction de Kingakati à bord de leurs jeeps 4×4.

Les uns et les autres arrivent tant bien que mal, après avoir surmonté des bouchons sur leur parcours. Quelques invités arrivent en retard. Notamment tous les gouverneurs des 26 provinces de la RDC. Ils marchent au pas de course pour remplir les formalités d’usage, pour accéder au coeur de Kingakati. Parmi les retardataires, Évariste Boshab, Henri Mova Sakanyi (vice-premier ministre et ministre de l’intérieur) et Maître Célestin Mbuyu, conseiller spécial du chef de l’État. Ils montent à bord du bus qui amène les journalistes à la destination indiquée par le protocole. Ces derniers les tancent amicalement en leur lançant  »ici vous êtes minoritaires ». L’ambiance est bon enfant dans le bus.

Comme une sorte de prémonition, les chevaux de la ferme présidentielle, se sont emballés en courant dans tous les sens. Un spectacle éblouissant donné par les pur-sang de Kingakati que leurs maîtres essayaient d’encadrer avec peine.

Après un trajet de 20 minutes dans l’immense concession de Kingakati, on arrive enfin sur le lieu de la réunion où pour des raisons de sécurité, on nous déleste des nos téléphones avant de franchir le portique qui détecte les métaux.

La réunion se tient sous une immense et belle paillote appelée  »Gazebo », située au bord d’une belle plage qui borde la rivière N’sele et entourée d’un splendide jardin. Le tout surplombé par des montagnes visibles à l’horizon ! Magnifiquement décoré, le  »Gazebo » est un vrai régal pour les yeux.
C’est dans ce décor féerique, que les cadres du FCC arrivent un à un, pour une réunion prévue initialement à 15 heures.

En y entrant après un énième contrôle de sécurité, j’aperçois le Premier ministre assis dans un coin du Gazebo. Son ministre Kalala Tshibangu était à ses côtés.
Les gouverneurs de province dévissaient entre eux car assis autour d’une même table.
Une musique en fond sonore, une rumba congolaise alternant du Kabasele et du Tabu Ley jouait, alors que les convives du président prenaient un rafraîchissement, après un long périple de deux heures voire 3 heures pour atteindre Kingakati, en quittant le centre ville de Kinshasa.

C’est finalement sous le coup de 16h30 que le président de la République fit son entrée, accueilli par le président de l’Assemblée nationale Aubin Minaku qui est allé à sa rencontre d’un pas pressé.
Au volant d’une jeep type militaire à double cabine de couleur noire, c’est d’un pas assuré que le chef de l’État marche vers son destin. Il fait son entrée dans la paillote dans un silence assourdissant.

Le mot d’introduction est prononcée par Néhémie Mwilanya Wilondja son directeur de cabinet.
Quand la réunion commence, la presse a été priée de se tenir à l’écart, à environ 25 mètres de là.

Après 1heure 30, des acclamations nourries ont été attendues par nous, de là où nous étions. On s’est dit ça y est, c’est la fumée blanche qui vient de sortir : le dauphin est connu et il est acclamé par ses partenaires politiques. Que non !
C’était plutôt la fin du speech du président Kabila, sans qu’il n’ait cité le nom de son dauphin.

L’on a donc cru à tort qu’il avait dévoilé le nom du dauphin. On trépignait d’impatience de regagner le Gazebo.

Lorsqu’enfin, on nous rappelle dans le Gazebo, deux heures après notre sortie, c’est pour partager le repas avec le président et les signataires du FCC, et non pour nous annoncer le dauphin. Grande fut notre déception !
Pas de conférence de presse, pas de communiqué, le scoop n’était pas au rendez-vous une fois encore.
Nous nous sommes dits : tout ça pour ça ? On s’est tapé un long trajet pour rien !
C’est alors que les journalistes, une dizaine, entreprirent de recueillir les réactions des invités, pour glaner des informations.

Tous les politiciens présents ont usé de la langue de bois, en ne donnant aucune information nouvelle.

La seule info, c’est lorsque le ministre Félix Kabange, membre du comité stratégique du FCC, fait une communication importante à l’endroit des signataires du Front. Il leur a demandé de ne pas éteindre leur téléphone car, ils recevront un message de la plus haute importance entre minuit et 6 heures du matin. Il les prie donc de rester en alerte.
C’est là qu’on a su que le nom du dauphin n’a été dévoilé à personne, comme prévu ce mardi. Cela restait encore le secret le mieux gardé au monde et connu par Kabila seul.
Nous étions obligés de prendre une fois de plus notre mal en patience. Plusieurs journalistes n’ont pas fermé les yeux dans la nuit du 7 au 8 août, attendant un coup de fil sur l’identité du dauphin !

L’histoire politique en RDC s’est finalement accélérée le jour suivant, le mercredi 8 août.

Les 19 patrons de regroupements politiques, signataires de la charte du FCC sont convoqués à 13 heures à GLM, la résidence privée du chef de l’État. Ils arrivent 15 minutes voire 30 minutes plutôt.

Sont là notamment : Bahati Lukwebo, Athanase Matenda, Aubin Minaku, André Kimbuta, Bruno Tshibala, Jean-Lucien Busa, Justin Kalumba, Néhémie Mwilanya, Germain Kambinga, Constant Muyamba, Maguy Kiala, Ramazani Shadary, Lambert Mende, Michel Bongongo et Azarias Ruberwha.

Tous les cadres FCC sont tirés à quatre épingles. Les mines graves, ils taillent bavette à voix basse. Ramazani Shadary est le dernier à franchir le seuil de la salle de réunion. Il n’y avait pas assez de siège pour tous. Un membre présent lui cède gentiment sa place, sans savoir qu’il vient de la céder au futur dauphin.

Le président Joseph Kabila entre dans la salle à 13 heures piles.
Il commence la réunion par remercier les membres du FCC pour la patience et la discipline observées durant toute cette période des consultations.

Ensuite, comme dans ses habitudes, il balance une vanne pour déstresser ses partenaires politiques et aussi se détendre un peu lui-même :
 »Je n’aime pas le terme dauphin car, il est mangé par les requins blancs  », la salle éclate de rire.
Puis, le chef de l’État fait remarquer encore à ses hôtes qu’ils sont bien habillés, une façon de les préparer à la lourde décision qu’il s’apprête à leur communiquer.

Après, d’un ton grave, il leur annonce que son choix s’est porté sur Emmanuel Ramazani Shadary, à qui il demande de se lever aussitôt.
Ensuite, il prie aux autres bonzes de la majorité présents et non présents, de l’accompagner à la CENI pour les formalités. Apres avoir prononcé ses quelques mots, le président Kabila s’en alla sur-le-champ.

Stupeur dans la salle.
« L’élu » a failli piqué une crise cardiaque et tombé à la renverse, raconte à 7SUR7.CD un témoin présent.
Envahi par l’émotion, Shadary avait le souffle coupé. Il a finalement retrouvé ses esprits quelques secondes plus tard ! Et toutes les personnalités présentes ont commencé à l’embrasser, pour le féliciter de cet insigne honneur.
Néhémie Mwilanya est parmi le premier à congratuler Ramazani Shadary.
Puis Constant Mutamba, Germain Kambinga et tous les autres cadres.

La petite réunion a duré 10 minutes, 15 au plus.

Ce processus de désignation du candidat FCC à la prochaine présidentielle a été mené de bout en bout, par le président de la République.
Il recevait les membres du FCC un à un, sans collaborateurs.
Rien n’a filtré de ses consultations individuelles.
Il a été le seul maître à bord. Il a été aidé par le stratège Néhémie Mwilanya Wilondja.

Au finish, Joseph Kabila, le futur ex président de la RDC, a respecté la Constitution quoiqu’en pensent certaines gens.
Ramazani Shadary a vu son destin basculer. En portant les couleurs du camp présidentiel aux élections générales, il a quelques chances de devenir le futur président de la RDC.
Enfin, c’est la RD Congo qui voit la perspective d’une déstabilisation s’éloigner.
Sa Constitution, pacte social, est finalement sauve.

Israel Mutala