Réflexions d’un philosophe (XVI) : la jeunesse flottante, une force incontestable contre la dictature (Tribune)

Cette jeunesse-là est à la maison, dans la rue, de temps à autre à l’école, donc par intermittence, victime de la déperdition scolaire, non pas par inaptitude mais parce que papa n’a pas été en mesure de payer les frais scolaires dès l’école primaire qui doit normalement être gratuite aux termes de la Constitution du pays mais qu’aucune autorité n’est prête à faire appliquer !
L’unique perspective assignée à cette jeunesse demeure un univers de désespérance, de vicissitudes et des rêves éteints. A cause de cela, elle cultive une récalcitrance et une haine face à la société qui ne s’est pas occupée d’elle.
Dans ces conditions, la violence devient pour elle à la fois un fondement légitimateur et une exutoire. Violence qui ira crescendo puis accelerando à mesure que s’accentueront les frustrations, les manques  et l’absence des solutions de réinsertion sociales.
Bravant toutes les censures d’Etat et de la société avec pour seule arme le courage qui sied à celui qui n’a plus rien à perdre et qui n’attend plus rien de la vie, cette jeunesse que j’appelle flottante est à la merci de quiconque vient à elle lui proposer un chemin d’espoir qui va la mener vers la libération de tous les relents nauséabonds d’un pouvoir qui ne s’est pas occupé d’elle !
Dans un contexte d’intempéries économique et politique comme c’est le cas présentement en RDC, cette jeunesse flottante devient une bombe, une force incontestable à même de déminer n’importe quel pouvoir établi.
Cette jeunesse autopilotée, avec ses leaders informels et qui a évolué en marge de toute autorité familiale, considère tous ceux  qui représentent l’autorité comme des ennemis intra muros , ce qui conduit ces jeunes à une espèce de radicalisation, pas du type islamiste, mais qui induit quand même une poussée insurrectionnelle !
La généalogie du phénomène  » jeunesse flottante  » ou jeunesse en rupture familiale et sociale s’inscrit dans un enchevêtrement inextricable des causes diverses liant la pauvreté des parents, les ravages causés par le VIH/Sida qui a versé un grand nombre d’orphelins dans la rue et enfin la survenue  au début des années 90 d’un type nouveau des prophètes visionnaires qui ont reçu comme principale mission la détection des enfants dits sorciers. Ces derniers, une fois chassés de leurs maisons, iront grossir les rangs des autres enfants et jeunes qui les ont précédés dans la rue.
L’ensemble de ces facteurs, du reste non exhaustifs, ont favorisé l’incubation du phénomène « Kuluna », ces enfants et jeunes drogués et très violents vivant en dehors de toute structure d’encadrement. Les parents et l’Etat ayant démissionné de leurs responsabilités.
A ce jour, l’ensemble de cette jeunesse flottante se chiffre, selon certaines enquêtes, à plus de 42.000 à travers le pays avec une prédominance dans les centres urbains. Les dernières violences dans les Kasaï ont certainement gonflé ces effectifs.
Cette jeunesse flottante représente une véritable bombe sociale qui va, à coup sûr, être exploitée par les politiciens pour obtenir des changements  qu’ils n’ont pas réussi à obtenir à travers les négociations.
Lorsque les espaces clos qui sont censés servir de cadre pour les négociations entre acteurs politiques ne sont plus utilisés, faute de nouvelles négociations, alors la rue devient le principal et meilleur champ d’expression.
Mais la rue, tout en étant un espace ouvert à tous, possède ses  » propriétaires « . Ce sont ceux qui y vivent. Alors, celui qui veut réussir une manifestation dans la rue doit impérativement mettre à contribution les spécialistes, les propriétaires momentanés de la rue que sont les jeunes de la rue.
En outre, cette jeunesse flottante a reçu en son sein une autre catégorie composée essentiellement des « Wewa », ces jeunes conducteurs de motos-taxis venus principalement du Kasaï à la suite de la basse conjoncture que connaît actuellement l’activité diamantifère dans ces provinces.
Ces jeunes conducteurs de motos-taxis, facilement mobilisables, sont pour la plupart des jeunes diplômés des humanités qui n’ont pas réussi à trouver de l’emploi ou à continuer à l’enseignement supérieur.
Cette jeunesse à qui aucune perspective n’a été offerte croit que seul le changement du régime politique peut lui ouvrir quelques fenêtres de l’espérance. Voilà pourquoi ils sont prêts pour des actions anti-pouvoir.
C’est une jeunesse fortement engagée politiquement et elle va sûrement causer beaucoup de soucis au pouvoir actuel.
Lorsque ceux qui exercent le pouvoir d’Etat se liguent contre le peuple qui leur a donné ce pouvoir, il se forme à un moment donné une espèce d’association tacite de tous les laissés pour compte, de toutes les victimes du système.
Le contexte historique et socio-politique qui est le nôtre aujourd’hui en RDC me permets d’imaginer combien important est actuellement le nombre de ces Congolais, jeunes et adultes, que le système a laissé au bord de la route.
Quand le point de rupture sera atteint et il n’est pas nécessaire d’être prophète pour savoir que ce point de rupture n’est plus éloigné, il se produira alors une espèce de déferlante qui risque de produire des effets semblables à ceux produits par l’ouragan Irma sur l’île de Saint Martin dans les Antilles françaises.
La philosophie sert, entre autres, à éclairer l’existence humaine et le philosophe est un éclaireur de la conscience de sa société, engagé dans une quête permanente des valeurs et des principes.
Il n’est qu’un lanceur d’alertes !
Dans une société en dérive comme la nôtre, caractérisée par une indifférence presque cruelle des dirigeants politiques à la précarité socio-économique de la population, la tâche du philosophe est immense !
Dans les prochains mois,  tout risque de se régler dans la rue. Mais au Congo, la rue a ses rous.
L’absence d’espace de parole entre acteurs politiques me pousse à croire que vraisemblablement tout tend vers une confrontation dont l’issue demeure incertaine pour tout le monde !
Mais il n’y a qu’une certitude : la victoire du peuple. Car celui-là, on ne le tient jamais pour vaincu !
Le 11 septembre 2017
François Ndjeka 
  Philosophe
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