RDC : « Le Centre régional d'études nucléaires de Kinshasa doit redevenir le cœur battant de notre souveraineté scientifique » (Pr Dr Kale Sayi, physicien nucléaire)

Image
Image

Dans le cadre de la promotion de la science en République démocratique du Congo, particulièrement dans le domaine du nucléaire, notre rédaction s'est entretenue avec le Professeur Docteur Kale Sayi, physicien subatomique spécialiste des neutrinos de réacteurs, professeur à l'Université de Kinshasa, chercheur au CGEA–CREN-K (Centre régional d'études nucléaires de Kinshasa) et chef de la cellule de physique subatomique.

Au cours de cette interview réalisée sous forme de questions-réponses, le scientifique congolais évoque les enjeux liés au développement de la recherche nucléaire en RDC, le rôle du CREN-K ainsi que la nécessité de renforcer la souveraineté scientifique du pays.

Ci-dessous, l'intégralité de cet entretien.

Q: Professeur, soyons directs : à quoi sert le CREN-K, et pourquoi devrait-on s'y intéresser ?

R : Quand on prononce le mot « nucléaire », beaucoup pensent à la bombe ou à Tchernobyl. Presque personne ne pense à la mammographie qui a détecté une tumeur à temps, au détecteur de fumée accroché au plafond du salon, ou au sachet d'épices resté sain jusqu'à la cuisine. Pourtant, c'est bien la même science. En République démocratique du Congo, cette science a une adresse : le Centre Régional d'Études Nucléaires de Kinshasa (CREN-K), qui abrite le premier réacteur d'Afrique subsaharienne et relève aujourd'hui du Commissariat Général de l'Énergie Atomique (CGEA). Une institution stratégique, et pourtant méconnue.

Le CGEA–CREN-K est l'une des institutions scientifiques les plus stratégiques du pays. Et pourtant, on la connaît à peine. Le problème vient d'une idée reçue : dès qu'on dit « nucléaire », les gens imaginent une bombe ou une catastrophe.

C'est aussi injuste que de résumer l'électricité à l'électrocution.
Le nucléaire civil, ce n'est pas d'abord des centrales et des armes. C'est une technologie qui vous entoure sans que vous le sachiez. Quand un médecin repère un cancer grâce à une scintigraphie, c'est du nucléaire. Quand la radiothérapie détruit une tumeur sans ouvrir le corps, c'est du nucléaire. Le détecteur de fumée qui protège votre maison la nuit contient une minuscule source radioactive. Les compresses et les seringues de nos hôpitaux sont souvent stérilisées par rayonnement nucléaire, sans chaleur ni produit chimique. Dans une usine, on vérifie qu'une soudure de pipeline ne fuira pas en la « radiographiant » comme on radiographie un poignet cassé. En agriculture, on améliore des variétés de riz ou de manioc, on mesure l'humidité exacte d'un sol, on protège les récoltes des insectes ravageurs. Voilà le vrai visage du nucléaire : utile, concret, pacifique, et présent dans la vie quotidienne.

Le rôle du CGEA, c'est de donner au pays sa propre expertise dans tous ces domaines. C’est dans ce cadre que la R.D. ongo vient d’obtenir le financement du centre de traitement anti-cancer de Kinshasa, projet piloté et exécuté par le CGEA. Une nation moderne ne peut pas dépendre éternellement de l'étranger pour mesurer sa radioactivité, contrôler ses sources radioactives, former ses spécialistes, épauler ses hôpitaux, accompagner ses mines ou penser son avenir énergétique. Le CGEA, c'est un outil de souveraineté.

Q: Justement, pourquoi parler de « souveraineté » à propos du nucléaire civil ?

R : Parce qu'un pays qui ne maîtrise pas une technologie sensible reste, pour toujours, dépendant de ceux qui la maîtrisent — pour comprendre, pour contrôler, pour décider. Imaginez un instant : une source radioactive égarée dans une décharge, un conteneur suspect à la frontière, un doute sur la contamination d'un site minier. Qui appelle-t-on ? Si la réponse est « un laboratoire à l'étranger », alors nous ne sommes pas souverains chez nous.

La RDC est riche en minerais stratégiques, dont l'uranium. Elle a une histoire nucléaire singulière. Elle fait face à d'immenses besoins en énergie, en santé, en industrie. Dans ce contexte, disposer d'une institution nationale forte n'est pas un luxe, c'est une nécessité. Et souveraineté ne veut pas dire repli : cela veut dire être capable de dialoguer d'égal à égal avec les grandes institutions internationales, de comprendre les normes, de protéger notre population et de fixer nos propres priorités. Le CGEA doit être au centre de cette ambition.

Q: Concrètement, qu'est-ce que cela change dans le quotidien d'un Congolais ?

R: Prenez la santé. Un patient à qui l'on découvre un cancer a besoin d'un diagnostic précis et d'un traitement efficace : imagerie médicale, médecine nucléaire, radiothérapie. Encore faut-il des appareils fiables, correctement calibrés, et du personnel formé pour les manier sans danger. C'est exactement le type de compétences que le CGEA va ancrer dans le pays, au lieu d'envoyer des malades chercher ailleurs ce qui devrait exister ici.

Prenez l'alimentation. Les techniques nucléaires permettent d'analyser un sol pour savoir précisément ce qui lui manque, de mettre au point des variétés plus résistantes à la sécheresse ou aux maladies, de vérifier qu'un lot de denrées ne cache pas de contamination. Certains pays traitent même les fruits et les épices par rayonnement pour qu'ils voyagent sans pourrir ni développer de parasites — un enjeu direct pour nos exportations.

Prenez l'industrie et l'environnement. On contrôle la qualité d'une pièce métallique sans la casser, on suit la traçabilité d'un matériau, on surveille les rejets autour d'une mine, d'une usine ou d'un site où sont utilisées des sources radioactives. Le public ne voit jamais ce travail — mais c'est lui qui protège la santé de tous et permet au développement de se faire proprement.

Q: Vous êtes spécialiste des neutrinos de réacteurs. Quel rapport avec tout cela ?

Un rapport très direct. Le neutrino est une particule quasi invisible, produite en quantité colossale par le cœur d'un réacteur nucléaire. L'étudier, c'est apprendre à « voir » ce qui se passe à l'intérieur d'un réacteur sans y entrer — un peu comme écouter les battements d'un cœur à travers la poitrine. J'ai travaillé sur l'expérience internationale Double Chooz, en France, qui traquait précisément ces neutrinos émis par des réacteurs de puissance.

Ce parcours m'a placé au carrefour de plusieurs mondes : la physique nucléaire, les réacteurs, l'instrumentation, l'analyse de données, les méthodes de détection. Ce sont précisément les briques dont une institution comme le CGEA a besoin. Et le fait d'être aujourd'hui le seul physicien nucléaire congolais formé sur les réacteurs de puissance et encore actif dans ce domaine ne me donne pas un privilège : cela me crée une obligation. Celle de former, de structurer la recherche, de vulgariser et de renforcer les capacités du pays.

Q: La RDC doit-elle, oui ou non, envisager l'énergie nucléaire ?

R: Ni slogan « pour », ni slogan « contre ». Le nucléaire énergétique exige une vision de long terme, des compétences solides, une véritable culture de sûreté, des institutions et une réglementation robustes, des équipes bien formées et une stratégie énergétique d'ensemble. On ne bâtit pas cela en un mandat, et on ne s'y engage pas à la légère.

Mais refuser d'y réfléchir serait tout aussi irresponsable. Le monde entier discute aujourd'hui des petits réacteurs modulaires, de la décarbonation, de la sécurité énergétique, de la diversification des sources d'électricité. La RDC dispose d'un potentiel hydroélectrique immense, et c'est une chance ; mais elle doit aussi développer une pensée énergétique moderne, qui ne mise pas tout sur une seule ressource. Le rôle du CGEA n'est pas de promettre une centrale pour demain matin. Il est de préparer le pays — intellectuellement, techniquement, institutionnellement — à comprendre ces enjeux et à décider en connaissance de cause.

Q: Quels sont, aujourd'hui, les principaux obstacles pour le CGEA ?

R: Le premier, c'est l'argent. Une institution scientifique sans laboratoires équipés, sans maintenance, sans programmes de recherche et sans budget régulier ne produit rien de durable. On ne fait pas de science de pointe avec des moyens de fortune.

Le deuxième, c'est l'humain. L'avenir du CGEA passe obligatoirement par une nouvelle génération : physiciens nucléaires, ingénieurs, techniciens, spécialistes en radioprotection, instrumentalistes, informaticiens scientifiques, gestionnaires de projets. De ce point de vue, l'arrivée à la tête du CGEA du Commissaire Général actuel, le Professeur Steve Muanza — spécialiste de renommée mondiale en physique subatomique — est une chance réelle. Elle a remis l'excellence scientifique, la formation des jeunes et l'ouverture aux grandes collaborations internationales au cœur de la relance de l'institution.

Le troisième, c'est la visibilité. Le CGEA doit sortir de l'ombre et parler à la société : aux universités, aux ministères, aux hôpitaux, à l'industrie minière, aux écoles, aux partenaires étrangers. Une institution scientifique invisible finit toujours par être sous-estimée — puis oubliée.

Enfin, il y a la vision nationale. Le nucléaire civil doit s'inscrire dans une politique publique claire, avec des priorités, des indicateurs, des partenariats, et des ponts vers l'éducation, la santé, l'énergie, l'environnement et l'industrie.

Q: Vous revenez sans cesse sur la formation. Pourquoi cette insistance ?

R: Parce que la souveraineté scientifique ne s'importe pas. On peut acheter des équipements ; on ne peut pas acheter durablement les cerveaux capables de les comprendre, de les utiliser, de les réparer, de les améliorer et d'en tirer des connaissances. Sans ces femmes et ces hommes, l'appareil le plus sophistiqué reste une boîte noire dont on dépend.

C'est pourquoi le lien entre le CGEA et les universités est vital. C’est pour cela que j’ai contribué à la Création du Master de Physique Subatomique et Astroparticules à L'Université de Kinshasa depuis la rentrée 2024. Les autres universités du pays et le CGEA doivent avancer ensemble : encadrer des mémoires, ouvrir des masters spécialisés, monter des écoles d'été, accueillir des stagiaires, publier. C'est ainsi qu'on fabrique, année après année, une communauté scientifique nationale. J’ai poussé et  contribué à la création de l’école nationale des sciences et techniques nucléaires de Kinshasa, qui est le volet formation du grand projet du centre de traitement anti-cancer de Kinshasa porté par le CGEA.

Q: Quel message adressez-vous aux jeunes Congolais attirés par les sciences ?

Que la science n'est pas un luxe : c'est une condition de la dignité nationale. Le pays a besoin de jeunes Congolaises et Congolais en physique, en mathématiques, en chimie, en biologie, en informatique, en ingénierie, en géologie, en médecine, en sciences des données. Un pays ne se développe pas à coups de discours ; il se développe par ses institutions, ses compétences, ses laboratoires, ses données fiables, ses chercheurs et ses ingénieurs.

Et je veux leur dire que le nucléaire n'est pas une forteresse fermée. Oui, c'est exigeant. Cela demande de la rigueur, de l'humilité et beaucoup de travail. Mais c'est passionnant, et cela ouvre des possibilités immenses pour servir le pays.

Q: Quel CGEA rêvez-vous de voir dans dix ans ?

R: Un CGEA modernisé, ouvert, performant. Connecté aux universités, utile aux hôpitaux, à l'industrie, à l'agriculture, à l'environnement — et respecté par les partenaires internationaux. Un centre qui forme, qui mesure, qui contrôle, qui publie, qui innove et qui conseille l'État. Pas une institution symbolique que l'on cite dans les discours, mais un véritable centre national de compétence. La RDC ne peut pas rester spectatrice des grandes mutations scientifiques et technologiques du monde. Nous devons y prendre part, avec sérieux, ambition et responsabilité.

Q: Un mot pour conclure ?

R: Le CGEA est un patrimoine scientifique national. Il doit être protégé, financé, réformé, modernisé et mis au service du développement. Notre pays a besoin d'une science qui éclaire la décision publique, qui protège la population, qui accompagne l'industrie, qui soutient la santé et qui prépare notre avenir énergétique.

Je suis convaincu que la RDC possède les talents. Ce qui manque encore, c'est une vision, de la constance, et le courage d'investir dans la connaissance. À ces conditions, le CGEA peut devenir l'un des piliers de la souveraineté scientifique congolaise.

Formé à l'Université de Kinshasa, puis à l'Université de Strasbourg et au Centre d'Études Nucléaires de Bordeaux-Gradignan (France), où il a soutenu une thèse consacrée à l'étude des réacteurs nucléaires à travers ces particules fantômes que sont les neutrinos, le Professeur. Docteur  Kale Sayi, est à ce jour le seul physicien nucléaire congolais à avoir consacré sa thèse aux réacteurs de puissance — et à poursuivre encore ces travaux, après un passage à l'Université Sorbonne Paris Nord.

ODN