Prof André Mbata contre « le ticket de l’inanition de la Nation » au Bureau du Sénat

Publié mar 16/07/2019 - 10:04
7sur7

C’est officiel depuis le week-end dernier. Le Front Commun pour le Congo (FCC) dont l’ex-Président Joseph Kabila est l’«Autorité morale » a présenté ses candidats pour l’élection au Bureau du Sénat. Les noms d’Alexis Tambwe Mwamba Evariste Boshab et Kahumba ont été notamment proposés respectivement comme Président, Premier Vice-Président, et Rapporteur du Sénat. Surprise, le ticket du FCC comprend également un membre de l’Opposition « LAMUKA », mais exclut le Cap pour le Changement (CACH) du Président Félix Tshisekedi pourtant en coalition avec le FCC. Le Sénateur Modeste Bahati Lukwebo de l’AFDC-A a annoncé également sa candidature à la présidence du Sénat, ce qui lui a valu une suspension suivie d’une radiation du FCC. Réagissant aux mesures prises contre son Autorité morale, l’AFDC-A a annoncé qu’elle recouvrait son indépendance tout en demeurant partie prenante de la coalition majoritaire. A la veille de l’élection du Bureau du Sénat, le Professeur constitutionnaliste André Mbata Mangu a livré ses impressions à la presse.

7 sur 7 : Vous êtes connu pour votre exceptionnel esprit critique envers les institutions de la République. Le Sénat qui se prépare à élire son Bureau n’a pas échappé à vos critiques !

Prof André Mbata: L’esprit critique est de l’essence même de l’universitaire. Il ne saurait y avoir d’universitaire qui ne cultive pas un esprit critique en permanence, y compris au regard de son « être intellectuel », de sa production scientifique et de son propre engagement social. La critique de l’universitaire doit toujours être constructive. Elle ne saurait jamais viser le malheur de son peuple, la destruction de sa société ou « l’inanition de la Nation » pour emprunter les mots du Prof Evariste Boshab, mais plutôt le bonheur de son peuple et la vie de sa Nation. C’est ainsi que le Sénat comme seconde chambre du Parlement qui comprend aussi l’Assemblée nationale ne pouvait nullement échapper aux critiques, les Sénat issu des élections du 30 décembre 2018 plus que celui qui l’avait précédé.

7 sur 7 : Que reprochez-vous au Sénat actuel?

Prof André Mbata: Sa mise en place s’est d’abord faite en violation de la Loi dans la mesure où, dans plusieurs Provinces, avec la complicité et même sur instigation de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), l’élection des Sénateurs a eu lieu avant même que les règlements intérieurs des Assemblées provinciales n’aient été mis en vigueur après certification de leur constitutionnalité par la Cour constitutionnelle ou avant l’expiration d’un délai de 15 jours après qu’ils aient été soumis à la Cour. Ensuite, cette élection s’est passée dans une ambiance de corruption sans précédent, les candidats Sénateurs payant leurs sièges au prix de plusieurs dizaines de milliers de dollars américains remis aux Députés provinciaux. Le Parquet général près la Cour de Cassation nourri aux mamelles de l’ancien régime et totalement en déphasage avec Président Félix Tshisekedi qui a fait de la lutte contre la corruption et d’autres antivaleurs l’une des priorités de son mandat n’a toujours pas rendu compte au peuple congolais des résultats de ses enquêtes et poursuites judiciaires parce que ses membres ne sont pas eux-mêmes au-dessus des soupçons.

7 sur 7 : Faut-il alors se désintéresser du Sénat?

Prof André Mbata: Nous ne pouvons pas nous désintéresser du Sénat qui est un organe établi par le peuple souverain. Je soutiens que pour garantir sa légitimité et lutter contre la corruption lors de l’élection de ses membres, l’article 104 de la Constitution, qui n’est pas une disposition intangible, devrait être révisé pour permettre l’élection des Sénateurs au suffrage universel au même titre les Députés nationaux et provinciaux. En attendant, même s’ils ne sont pas encore élus directement par le peuple, mais par les membres des Assemblées provinciales, et qu’ils représentent donc les Provinces, les membres du Sénat ont un mandat national. Nous ne pouvons donc pas rester indifférents à la mise en place de son Bureau même si nous ne sommes pas nous-mêmes Sénateurs et n’allons pas participer à l’élection des membres de ce Bureau.

7 sur 7 : Connaissez-vous les Sénateurs que le Front commun pour le Congo (FCC) a proposé pour diriger le Bureau du Sénat et qui forment son ticket électoral ?

Prof André Mbata : Pas tous, mais je connais Alexis Tambwe Mwamba, Evariste Boshab et Kahumba proposés respectueusement comme Président, Premier Vice-président et Rapporteur du Sénat. Il s’agit des caciques, des durs du régime de l’ancien Président Joseph Kabila. Le premier est un avocat qui a été Ministre de la Justice et Garde des sceaux. Le second est un collègue Professeur ordinaire à la Faculté de Droit de l’Université de Kinshasa. Ancien Directeur de cabinet du Président Joseph Kabila, il a été Secrétaire général du parti phare du FCC, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), Président de l’Assemblée nationale et Vice-Premier Ministre chargé de l’Intérieur et de la sécurité du territoire. Le Sénateur Kahumba est aussi professeur. Il avait été Recteur de l’Université de Lubumbashi et Conseiller Spécial du Président Joseph Kabila avant de se faire élire au Sénat.

7 sur 7 : Un ticket choc, avec d’éminents universitaires pour servir la Nation ?

Prof André Mbata : Si les professeurs Boshab et Kahumba sont des universitaires, il n’en est pas de même pour Mr Tambwe en dépit du fait qu’il soit détenteur d’un diplôme de licence en droit de l’Université du Burundi. Leur plus grand dénominateur commun est d’avoir été des artisans de l’ancien régime que notre peuple a durement sanctionné en élisant Félix Tshisekedi comme Président de la République. Ils ont servi Joseph Kabila avec un zèle sans précédent, plaçant les intérêts du régime et leurs propres intérêts au-dessus de ceux du peuple congolais. L’Histoire retiendra que Tambwe Mwamba et Evariste Boshab auront consacré leur génie à consolider l’« Etat d’un individu » au lieu de l’« Etat de droit démocratique » consacré par la Constitution qui du reste avait peu d’importance à leurs yeux. Le Ministre de la Justice Tambwe Mwamba s’était lui-même érigé à la fois en procureur et en juge qui n’avait pas à attendre les arrêts et jugements des Cours et tribunaux pour juger et condamner les opposants au régime Kabila. Les droits humains étaient bafoués et la justice rendue, non pas au nom du Peuple congolais comme exigé par la constitution, mais au nom du Président Joseph Kabila. Mr Tambwe qui a été tardivement admis au Barreau aurait profité de sa présence au Ministère de la Justice pour confier à son propre cabinet les dossiers judiciaires les plus « juteux » de la République. Quant au Professeur Boshab, c’est sous et pour Joseph Kabila qu’il aura produit son ouvrage monumental intitulé « Entre la révision constitutionnelle et l’inanition de la Nation » dans lequel il préconisait la mort de la Nation ou la menaçait d’inanition si jamais la Constitution n’était pas « révisée » pour donner à son mentor et idole un mandat présidentiel illimité ou une présidence à vie de fait. 

7 sur 7 : Etonnant tout de même, un ticket du FCC qui exclue le Cap pour  le Changement (CACH), mais inclue l’Opposition Lamuka !

Prof André Mbata : Le FCC et le CACH constituant une majorité parlementaire qui fonctionne à l’Assemblée nationale et travaille à la mise en place d’un gouvernement de coalition, l’on s’attendait à ce que le FCC qui le domine réserve un poste important au Sénat à son « partenaire » CACH. Il a plutôt préféré exclure CACH au profit de Lamuka. Le CACH ne devrait pas le regretter car là où se planifie l’inanition de la Nation, le FCC a compris qu’il ne pouvait pas aller avec lui. Le CACH devrait plutôt prendre note de son exclusion et voter pour le  ticket de l’Honorable Modeste Bahati Lukwebo qui présente moins de danger pour la vie de la Nation.

7 sur 7 : Les deux partenaires ne seraient donc pas sincères ?

Prof André Mbata: Mais la Majorité présidentielle qui est devenue « FCC » a-t-elle jamais été sincère envers notre peuple ? Les Kabilistes du FCC qui ne pardonneront jamais au CACH de leur avoir arraché la présidence miseraient sur le Sénat où ils ont une majorité écrasante pour « déboulonner » Félix Tshisekedi « avant qu’il ne les déboulonne » selon les confidences de plusieurs d’entre-eux. 
Dans la mise en œuvre de leur stratégie de l’« inanition de la Nation », tous les prétextes étaient bons d’exclure CACH du Bureau du Sénat au profit d’une Opposition qui est un allié stratégique de longue date et avec laquelle le FCC constitue la véritable opposition au Président Félix Tshisekedi.

7 sur 7 : En quoi consisterait cette « stratégie de l’inanition de la Nation » dans laquelle le Bureau du Sénat jouerait un important rôle ? 

Prof André Mbata : Le FCC qui est majoritaire à l’Assemblée nationale et détient une majorité ultra-dominante au Sénat planifierait de recourir à n’importe quel prétexte pour amener le Congrès à mettre en accusation Président Félix Tshisekedi jusqu’à obtenir sa condamnation et sa destitution par la Cour constitutionnelle. Mr Tambwe Mwamba positionné comme Président du Sénat deviendrait alors Président de la République intérimaire avec mission de faire organiser une nouvelle élection présidentielle par la CENI que le FCC contrôle autant que la Cour constitutionnelle et qui permettraient le retour au pouvoir de Joseph Kabila ou tout autre cacique présenté par l’Autorité morale !

7 sur 7 : Le peuple Congolais laisserait-il passer un tel plan du FCC ?  

Prof André Mbata : La réaction populaire spontanée à  l’attitude du Député national Nawej qui avait osé tenir des propos désobligeants envers le Président de la République était un message indiquant clairement que le peuple qui l’avait élu ne tolèrera pas que des criminels réels ou supposés se permettent de décapiter l’Etat à travers son chef dans son propre Palais !
Le FCC devrait savoir que la majorité acquise au changement qui soutient Président Félix Tshisekedi est de loin plus grande et plus puissante que celle qu’il s’est fabriquée au Parlement. Un tel jeu serait suicidaire pour le FCC étant donné que c’est le Président Félix Tshisekedi comme Chef de l’Etat qui garantit la sécurité de son Autorité morale et de ses nombreux cadres parmi lesquels des personnes sous sanctions internationales proposés à la présidence du Sénat. 

7 sur 7 : Selon vous, Lamuka qui entend siéger avec le FCC au Bureau du Sénat serait une opposition contre Président Félix Tshisekedi et un allié stratégique du FCC également dans cette opposition ? 

Prof André Mbata : S’ils tenaient vraiment au « déboulonnage » du système de Kabila, les leaders de Lamuka qui l’accusent d’être une marionnette soutiendraient plutôt Président Félix Tshisekedi ou s’engageraient dans une opposition républicaine. Derrière le faux discours, la fausse dance et la fausse musique des « concerts sur la vérité des urnes » donnés à l’étranger et au pays, c’est en réalité Félix Tshisekedi et non pas la kabilie que Lamuka combat en communion d’esprit avec le FCC. Le FCC a déjà donné plusieurs signes pour démontrer qu’il est dans l’opposition au Président Félix Tshisekedi. Il l’a fait à l’Assemblée nationale dont la Présidente, qui est du FCC, avait planifié une plénière insolite au cours de laquelle les Députés du FCC, alliés stratégiques à Lamuka (La motion à la base des débats avait été initiée par le Député national Mondole du MLC !), s’étaient permis de remettre en cause les ordonnances présidentielles nommant les mandataires des deux entreprises publiques, la Gécamines et le SNCC, alors que le Président de la République est politiquement irresponsable. Le Député Nawej du FCC avait été mandaté pour insulter le Président de la République taxé d’« inconscient » alors que le FCC déclarait que sa Ministre du Portefeuille n’exécuterait jamais les dites ordonnances. Jusqu’à ce jour, cette Ministre du FCC ne s’est jamais exécutée. Le FCC reste ainsi dans sa logique oppositionnelle contre le Président Félix Tshisekedi. 

7 sur 7 : Etes-vous contre le ticket FCC conduit par le Sénateur Tambwe Mwamba?

Prof André Mbata : L’on croyait à tort  qu’en s’alliant au CACH, le FCC avait adhéré au changement prôné par Président Félix Tshisekedi, mais la plus jolie fille au monde ne pouvait donner que ce qu’elle a : aux côtés d’un candidat Premier Vice-président sous sanctions internationales comme lui, un candidat Président du Sénat sans cœur ni loi qui avait justifié la destruction en plein ciel d’un avion civil avec comme conséquence la mort d’une centaine de personnes innocentes dont les parents resteront à jamais inconsolables. Une telle personne qui devrait être poursuivie pour crime de guerre ou crime contre l’humanité, a sa place dans une maison de correction et de rééducation, et non à la tête d’un Sénat. Heureusement qu’au Congo, le ridicule ne tue pas. Des voleurs de grand chemin, des assassins, des détourneurs de biens publics, des corrupteurs et des corrompus peuvent du jour au lendemain se transformer en évangélistes et en donneurs de leçons de morale et de bonne gouvernance. Le ticket du FCC fait la honte de tout un peuple et place les Sénateurs devant leurs responsabilités devant Dieu, la Nation, l’Afrique et le Monde. Ils doivent choisir entre la raison et la déraison, entre le devoir et la trahison, entre la vie et la mort d’une Nation. Le vote étant secret et tout mandat impératif nul, excluant toute instruction d’une quelconque « Autorité morale » qui serait alors illégale et immorale, les Sénateurs devraient faire montre de courage en rejetant purement et simplement ce « ticket de l’inanition de la Nation ».

Propos recueillis par Alphonse Muderhwa