Un procès historique s'est ouvert, il y a une dizaine de jours, à la Division des crimes internationaux de la Haute Cour de Kampala, en Ouganda. Il implique un acteur bien connu dans la sphère politico-sécuritaire sous-régionale : Jamil Mukulu, fondateur des Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe armé aujourd'hui très actif dans l'Est de la République démocratique du Congo.
Arrêté en 2015 en Tanzanie avant d'être extradé vers l'Ouganda, le leader du mouvement terroriste n'est jamais jugé depuis plus de 10 ans et est resté longtemps détenu à la prison de Luzira, dans la capitale ougandaise.
Bien que les débats aient été reportés en février 2026 après la dernière audience du 19 novembre dernier, nombre d'observateurs estiment que le procès tombe à point nommé pour autant qu'il coïncide avec une spirale de violences, particulièrement dans le territoire de Lubero ( Nord-Kivu) où l'ADF a repris du poils de la bête, ciblant plusieurs villages, y compris même des structures sanitaires.
Le jeudi 27 novembre dernier, la société civile locale a, par exemple, rapporté qu'au moins 2.650 civils ont été tués
depuis juin 2024, dont près d'une centaine en seulement 10 jours ces dernières semaines, contraignant une quarantaine d'écoles à suspendre les cours et une dizaine de structures sanitaires à fermer leurs portes.
Ainsi, se dit-on, le procès contre Mukulu pourrait aider à fournir des renseignements sur les réseaux de financement, qui ont pu aider l'ADF à survivre aux opérations militaires de l'armée congolaise mais aussi apporter une lumière sur les raisons exactes de l'activisme d'un mouvement armé né d'une opposition contre le régime ougandais, mais qui s'est métamorphosé en une machine à tuer dans l'Est de la RDC.
Jamil Mukulu est un sujet ougandais converti à l'islam en 1984 avant de se radicaliser peu à peu. En 1996, il initie une coalition armée, les Forces démocratiques alliées (ADF), dont l'une des branches principales était l'Armée nationale pour la libération de l'Ouganda (NALU) afin de mener une opposition armée contre le régime Museveni.
Selon des affirmations de Jeune Afrique qui cite un rapport de l'ONU de 2002, "entre 1996 et 2001, l'ADF perpètre de nombreux massacres et commet des attentats à la bombe en RDC, tuant environ mille civils et provoque le déplacement de 150 000 autres". Le groupe de Jamil Mukulu est alors accusé d'esclavagisme, mariage forcé, utilisation d'enfants soldats et de terrorisme dans les zones sous son contrôle.
Le leader ADF a tissé des liens avec Al-Shabaab ou encore Al-Qaïda mais a réussi, pendant des années, à échapper à la vigilance des services sous-régionaux grâce à ses dizaines de noms d'emprunt et ses nombreux passeports frauduleusement acquis de plusieurs pays. Mais, en 2015, la police tanzanienne parvient à l'appréhender grâce à l'un de ses collaborateurs.
Après l'arrestation de Jamil Mukulu, Musa Seka Baluku, son second, a alors pris le relai jusqu'à ces jours. Ce dernier, décidément beaucoup plus cruel, a multiplié des attaques contre des agglomérations dans le Nord-Kivu et l'Ituri.
En 2017, il a même rapproché le mouvement ADF de l'Etat islamique qui revendique, depuis plusieurs mois maintenant, les attaques menées contre des civils en RDC. Selon des chiffres avancés par les forces vives de la région, en 10 ans des massacres, plus de 15 mille morts auraient déjà été enregistrés dans les 2 provinces visées, sans compter plusieurs centaines de maisons, des véhicules incendiés, des personnes enlevées et des biens pillés.
Dans son dernier rapport rendu public en ce mois de novembre, le Bureau conjoint des Nations unies a rapporté qu'au moins 1.071 civils ont été tués par ce groupe armé au seul premier semestre 2025. Dans les territoires de Mambasa (Ituri) et Lubero (Nord-Kivu), l'ADF tient désormais des meetings publics à travers lesquels il exprime son intention d'islamiser la contrée.
Isaac Kisatiro, à Butembo