À l’occasion du colloque organisé dans le cadre du 20ᵉ anniversaire de la Constitution de la République démocratique du Congo du 18 février 2006, le professeur Emile Bongeli a animé une conférence autour du thème : « La Constitution de la RDC du 18 février 2006 : l’impossible émergence d’une nation ».
Dans son intervention, le sociologue a dressé un diagnostic sévère de l’État congolais. Selon lui, depuis ses origines à l’époque de Léopold II, la RDC s’est construite comme « un État sorcier » qui ne produit que misère et souffrance pour sa population. Face à cette situation, a-t-il soutenu, les citoyens ont développé à leur tour des « stratégies sorcières » pour survivre.
« Il y a le professeur Bisa qui a parlé d’un État vampire. Dans ce sens-là, moi je parle d’un État sorcier. Depuis son origine avec Léopold II, c’est un État qui ne fait que nuire à la population. Toutes les mesures prises, même les bonnes, se traduisent en problèmes pour les citoyens. Par réflexe de survie, les gens développent eux aussi des stratégies sorcières pour contrer la sorcellerie de l’État. La conséquence, c’est que chacun de nous commet au moins cinq infractions par jour », a-t-il déclaré.
Un bilan jugé négatif
Critiquant la Constitution promulguée le 18 février 2006, le professeur Bongeli en a dressé un bilan globalement négatif. À ses yeux, cette loi fondamentale, qu’il considère d’inspiration étrangère, aurait créé davantage de problèmes qu’elle n’en a résolus.
« Le bilan est négatif. La mouture principale de cette Constitution vient de l’Université de Liège. Nous avons des témoignages là-dessus. Ce n’est pas parce que vous corrigez une virgule ou ajoutez un “s” qu’un texte devient le vôtre. C’est une Constitution étrangère », a-t-il affirmé.
Poursuivant son analyse, il estime que l’application de cette Constitution n’a pas permis d’atteindre les objectifs assignés :
« Aujourd’hui, le pays est divisé, affaibli, appauvri, attaqué, humilié, pillé et économiquement balkanisé. Les populations vivent l’enfer de la misère sur un paradis de ressources. Beaucoup ne savent même pas, en quittant leur domicile, s’ils ne seront pas arrêtés en route. »
La décentralisation et le tribalisme
Le sociologue a également critiqué la décentralisation consacrée par la Constitution, estimant qu’elle aurait exacerbé les replis identitaires, y compris au sein d’une même province.
« La décentralisation a remis le tribalisme au plus haut niveau, jusque dans l’intra-tribalisme : les gens d’en haut contre les gens d’en bas, ceux de telle rivière contre ceux d’une autre. Cette Constitution a rendu les provinces ingouvernables, l’armée faible et vulnérable, la police tracassière, l’administration pesante, les institutions incompétentes et la magistrature injuste », a-t-il fait remarquer.
Repenser le débat sans posture politicienne
Appelant à un débat de fond, dégagé des calculs politiques, le professeur Bongeli a plaidé pour une réflexion scientifique centrée sur l’intérêt supérieur du pays.
« Quand on discute de la Constitution, il y a ceux qui sont engagés politiquement et qui défendent chacun leur camp. Moi-même, avant ma retraite politique, j’étais dans un camp. Nous avions envisagé le changement de la Constitution et ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui avaient contesté. Aujourd'hui, ce sont les mêmes qui avaient voulu le faire hier qui sont en train de contester. Comme scientifique, je pense que nous devons privilégier l’intérêt de notre pays », a-t-il insisté.
Regard critique sur certains principes
Parmi les faiblesses qu’il attribue à cette Constitution, le professeur Bongeli a évoqué plusieurs dispositions qu’il juge peu productives, notamment l’article 220 relatif au suffrage universel, ainsi que l’indépendance du pouvoir judiciaire et le pluralisme politique.
« Le principe du suffrage universel ne peut pas être remis en question. Mais qu’est-ce que cela a donné au pays ? Devons-nous le retenir seulement parce que c’est écrit ? L’indépendance du pouvoir judiciaire, ça a donné quoi au pays ? Le pluralisme politique et syndical a produit plus de 1 000 partis politiques. Peut-être sommes-nous le pays qui en compte le plus au monde. Mais qu’est-ce que cela a apporté ? », s’est-il interrogé.
Regard critique sur la démocratie
Émettant une réflexion sur le modèle démocratique, Emile Bongeli a estimé que la démocratie serait davantage la conséquence d’un certain niveau de développement qu’un point de départ.
« Aucun pays ne s’est développé par la démocratie. Le système démocratique est la conséquence d’un niveau atteint. Chaque pays a son système électoral. Pourquoi nous imposer un modèle ? Dans un pays d’illettrés, vous venez avec un suffrage universel où chacun a la même capacité de voter que le doyen de la faculté de droit », a-t-il déclaré.
Appel aux universitaires
Avant de clore son propos, le professeur a regretté ce qu’il considère comme un affaiblissement de la pensée universitaire en RDC. Il a exhorté les intellectuels à concevoir des institutions adaptées aux réalités congolaises.
« Les universitaires ne réfléchissent plus en RDC. L’heure est venue de créer des institutions fortes d’essence congolaise. Vous êtes devenus des universitaires inintelligents. Vous ne comprenez même plus ce qui se passe dans le pays. Les charlatans nous remplacent dans le débat, d’où le succès des réseaux sociaux. Nous sommes revenus au degré zéro du dynamisme politique en RDC. Les institutions ne s’importent pas. Elles doivent émaner de nos propres besoins. Nous devons théoriser nos réalités et créer des institutions en conséquence, au lieu de reproduire des modèles coloniaux », a-t-il conclu.
Ce colloque, organisé par l’Institut pour la Démocratie, la Gouvernance, la Paix et le Développement en Afrique (IDGPA), dirigé par le professeur André Mbata, a également connu les interventions de plusieurs juristes de renom, notamment Evariste Boshab, Jacques Djoli et Paul-Gaspard Ngondankoy.
ODN