Depuis plus d'une décennie, les populations de la région de Beni, dans le Nord-Kivu, vivent sous la menace permanente des attaques attribuées aux Forces démocratiques alliées (ADF). Alors que les massacres de civils se poursuivent malgré de nombreuses opérations militaires, il apparaît essentiel de revenir sur l'origine, l'évolution et les motivations de ce mouvement armé.
Une violence qui s'intensifie à partir de 2014
La vague intense et systématique de massacres de civils attribuée aux ADF dans la région de Beni débute véritablement en octobre 2014. Face à cette menace, plusieurs opérations militaires ont été menées au fil des années, notamment sous le commandement des généraux Mbuyi en 2005, Mayala en 2010 et Bahuma au début de l'année 2014. À partir de 2021, les opérations conjointes entre les FARDC et l'armée ougandaise (UPDF) ont marqué une nouvelle étape dans la lutte contre le groupe.
Des racines profondément liées à l'histoire politique de l'Ouganda
L'origine des ADF est intimement liée aux bouleversements politiques intervenus en Ouganda après l'arrivée au pouvoir de Yoweri Museveni en janvier 1986. Plusieurs mouvements opposés au nouveau régime vont progressivement converger pour former une rébellion armée.
Parmi eux figure une faction radicalisée de la communauté musulmane ougandaise. Après 1986, certains musulmans estiment être marginalisés dans les institutions publiques et les sphères dirigeantes. Au début des années 1990, des tensions éclatent autour du contrôle de la direction religieuse musulmane à Kampala. Une faction refuse alors l'autorité des dirigeants religieux considérés comme trop proches du pouvoir.
Sous l'impulsion de Jamil Mukulu, chrétien converti à l'islam, ce courant se transforme progressivement en mouvement armé après plusieurs affrontements avec les forces de sécurité. Il fonde l'Uganda Muslim Freedom Fighters (UMFF).
La naissance des ADF-NALU
Afin de renforcer leurs capacités militaires, les dissidents musulmans de l'UMFF s'allient en 1995 à un autre mouvement rebelle ougandais : la National Army for the Liberation of Uganda (NALU), composée notamment d'anciens opposants au régime de Museveni.
Cette fusion donne naissance aux Allied Democratic Forces (ADF), également connues sous l'appellation ADF-NALU. Jamil Mukulu en devient le principal chef militaire.
L'installation en territoire congolais
Rapidement confrontés à la supériorité militaire de l'armée ougandaise, les ADF sont contraints d'abandonner leurs bases de l'ouest de l'Ouganda. Dès 1995-1996, ils franchissent la frontière et s'installent dans les montagnes du Rwenzori, en territoire congolais.
À cette époque, le régime du président Mobutu Sese Seko, en conflit avec Kampala, tolère et instrumentalise la présence des ADF dans une logique de déstabilisation de l'Ouganda. Cette situation constitue d'ailleurs l'un des facteurs ayant motivé le soutien de Museveni à la rébellion de l'AFDL.
Pourquoi les ADF s'attaquent-ils aux civils ?
Les massacres perpétrés par les ADF répondent à plusieurs objectifs à la fois militaires, économiques et idéologiques.
D'abord, les tueries de civils constituent une arme de pression stratégique. Chaque fois que les FARDC intensifient leurs offensives contre les bastions rebelles situés dans les zones forestières, les ADF répliquent fréquemment par des attaques contre les populations des centres urbains et des villages.
L'objectif est double : obliger l'armée à redéployer ses forces pour sécuriser les agglomérations et punir les communautés soupçonnées de collaborer avec les autorités ou de fournir des renseignements.
Par ailleurs, en poussant les habitants à fuir, les rebelles peuvent contrôler de vastes espaces forestiers isolés servant à la fois de camps d'entraînement et de zones d'exploitation économique. Plusieurs ressources y sont exploitées, notamment l'or, le bois d'œuvre et le cacao.
La mutation djihadiste
Depuis 2019, les ADF ont officiellement intégré la mouvance de l'organisation État islamique sous la bannière de sa branche régionale en Afrique centrale.
Cette affiliation a profondément modifié la nature du mouvement. Au-delà des objectifs politiques initiaux, les ADF s'inscrivent désormais dans une logique idéologique djihadiste visant l'établissement d'un califat et la poursuite d'une guerre sainte.
La mise en scène de la violence, parfois diffusée à travers des vidéos de propagande, répond également à une logique de communication. Elle permet au groupe de démontrer sa capacité opérationnelle auprès de ses soutiens extérieurs, de maintenir certains financements et d'attirer de nouvelles recrues provenant notamment d'Ouganda, de Tanzanie, du Kenya, du Rwanda et d'autres pays de la région.
Quelles pistes pour sortir durablement de la crise ?
La réponse à la menace ADF ne peut être exclusivement militaire. Plusieurs axes apparaissent essentiels :
- Adapter les stratégies sécuritaires aux réalités de la guerre asymétrique ;
- Briser les circuits de financement et d'approvisionnement du groupe ;
- Assainir la chaîne de commandement et lutter contre les complicités éventuelles ;
- Renforcer les programmes de Désarmement, Démobilisation, Relèvement communautaire et Stabilisation (DDRCS) en faveur des combattants locaux souhaitant abandonner la lutte armée ;
- Garantir la justice et la réparation pour les victimes des violences.
La compréhension de l'histoire, des motivations et des mutations des ADF demeure un préalable indispensable à l'élaboration d'une stratégie capable de restaurer durablement la sécurité dans l'Est de la République démocratique du Congo.
GMM