Dans Nyota, les enfants lumière, documentaire coréalisé par Vanessa Kabwela et Idriss Gabel, des enfants victimes des conflits armés dans l'Est de la République démocratique du Congo racontent leurs blessures, leurs espoirs et leur combat pour se reconstruire. Tourné pendant trois ans au sein d'un orphelinat du Sud-Kivu, le film donne notamment la parole à Chantal et Paulin, deux enfants nés de viols de guerre. Dans cet entretien accordé ce vendredi 12 juin 2026 à 7SUR7.CD, la réalisatrice congolaise revient sur les motivations qui ont guidé ce projet et livre son regard sur le sort de l'enfance congolaise confrontée à plus de trois décennies de violences.
7SUR7.CD : Votre film raconte l'histoire d'enfants victimes de la guerre dans l'Est de la RDC. Pourquoi était-il important pour vous de porter aujourd'hui leurs voix à l'écran ?
Vanessa Kabwela : Il nous a paru essentiel de recueillir et de porter la parole des enfants affectés par les conflits de l'Est de la RDC. Lorsqu'une région bascule dans la violence, les adultes en subissent les conséquences mais ce sont souvent les enfants qui en paient le tribut le plus lourd : perte d'innocence, ruptures familiales, traumatismes, interruption de scolarité et vulnérabilités sanitaires et psychosociales.
Ces réalités, trop longtemps réduites à des statistiques, méritaient d'être racontées à hauteur d'enfants. Plutôt que d'imposer un regard extérieur sensationnaliste, nous avons choisi de créer un espace d'écoute respectueux, de laisser les enfants témoigner à leur rythme, de capter leurs mots, leurs silences et leurs gestes.
Le film montre leurs trajectoires marquées par la guerre, mais aussi les petites formes de résistance et d'espoir, l'amitié, le désir de reprendre l'école et la volonté de reconstruire un quotidien serein. Après plus de trente années de conflits dans l'Est, il est urgent de prendre la mesure des conséquences à long terme sur ces générations.
7SUR7.CD : Parmi tous les récits que vous avez découverts pendant le tournage, lequel vous a le plus bouleversée personnellement ?
Vanessa Kabwela : Tous les témoignages nous ont profondément touchés. Face à ce que ces enfants ont traversé, il était impossible de rester indifférent. Ils racontent leur histoire avec une précision et des détails saisissants, des récits singuliers frappants par leur force et leur sincérité.
Pour gagner leur confiance, nous avons pris le temps. Plusieurs allers-retours sur plus d'un an, des moments répétés de rencontre, d'échange et d'écoute avant toute prise de vue. Nous avons veillé à créer un cadre sécurisant afin que chaque enfant puisse se sentir à l'aise et choisir de parler à son rythme.
Cette démarche douce et patiente nous a conduits à un travail étalé sur trois années. Le besoin de témoigner s'est imposé naturellement ; chaque parole était à la fois bouleversante et porteuse d'une lumière inattendue, une résilience qui impressionne et donne tout son sens à notre démarche.
7SUR7.CD : Chantal et Paulin, deux enfants nés de viols de guerre, occupent une place centrale dans le documentaire. Pourquoi avez-vous choisi de raconter leur histoire en particulier ?
Vanessa Kabwela : L'histoire de Chantal et Paulin nous a immédiatement frappés par sa force et sa vérité. Leur trajectoire, à la fois singulière et emblématique, éclaire la réalité de nombreux enfants. Nés de violences sexuelles, ils portent en eux une origine douloureuse, mais aussi une capacité étonnante à aimer et à prendre soin des autres.
Nous avons tenu à lier leur récit aux témoignages des autres enfants parce que, là où règnent l'injustice et l'impunité, se tissent des vies profondément marquées. Chaque histoire devient un révélateur de la situation collective.
Associer leur voix à celles des autres contribue à donner une lecture plus complète et humaine du conflit. Le film montre comment la violence façonne des destins, mais aussi comment la solidarité et la résilience persistent malgré tout. Chantal et Paulin incarnent cette ambivalence entre vulnérabilité et dignité.
7SUR7.CD : Quel regard portez-vous aujourd'hui sur les conséquences de la guerre sur l'enfance congolaise ?
Vanessa Kabwela : Je porte un regard à la fois interrogateur et accablé devant cette injustice. Comment se fait-il qu'une enfance censée porter l'avenir du pays soit ainsi abandonnée ? J'ai mille questions sur les causes de l'instabilité au Congo et j'aimerais voir un mécanisme solide pour rendre dignité et protection à celles et ceux fragilisés par les conflits.
C'est parce que ces questions demandent des visages et des voix que j'ai voulu aller à la rencontre de mes jeunes compatriotes. En tant que réalisatrice congolaise, il me semblait impératif de recueillir leurs paroles. Leurs témoignages peuvent mieux que toute théorie crier justice et réclamer réparation.
Le film se donne pour mission d'écouter ces enfants, de rendre visibles leurs souffrances et leurs attentes, et d'interpeller nos sociétés ainsi que nos décideurs sur la nécessité urgente d'agir.
7SUR7.CD : Alors que la situation sécuritaire continue de se dégrader dans l'Est du pays, quel message souhaitez-vous adresser aux autorités congolaises et à la communauté internationale ?
Vanessa Kabwela : Ils savent ce qu'ils doivent faire. Il est grand temps qu'ils le fassent. De nombreuses voix se sont déjà élevées pour dénoncer la situation en RDC. Il ne s'agit plus de rappeler aux autorités leurs devoirs, mais d'exiger des actes concrets.
L'humain doit désormais être placé au centre de chaque décision, guidé par l'empathie et la responsabilité. Le peuple congolais a droit à la dignité et à la sécurité dans sa propre nation.
7SUR7.CD : Si le public devait retenir une seule chose après avoir vu Nyota, les enfants lumière, quel serait selon vous le message essentiel du film ?
Vanessa Kabwela : Les enfants lumière du film portent le message essentiel de notre temps : leur regard transperce les cœurs. Leur lumière, si pure et sincère, ne peut rester dans l'ombre. Il faut couper l'hémorragie et porter plus haut, plus loin, leur courage de témoigner.
J'aimerais qu'ils se sentent compris et qu'ils voient les choses bouger pour tous les autres enfants dispersés partout dans le monde qui n'ont pas eu l'occasion de se faire entendre. Ces « Nyota », ces étoiles, représentent tous les enfants vivant la même situation, ainsi que les adultes qui, enfants autrefois, ont vécu la même horreur.
N'oublions jamais : là où il y a la guerre, il y a des enfants. Des enfants qui ont vécu ou vivent l'horreur à leur hauteur d'innocence. Malgré leur résilience admirable, ils restent marqués, parfois fragilisés pour toujours.
Réalisatrice et auteure congolaise, Vanessa Kabwela est formée en communication, journalisme et multimédia. Après avoir débuté sa carrière dans la presse en RDC, elle s'oriente vers le cinéma à partir de 2015, participant à plusieurs projets documentaires et développant une approche artistique profondément ancrée dans l'humain. Aujourd'hui installée en Belgique, elle se consacre à l'écriture et au documentaire, signant des œuvres qui allient profondeur, sensibilité et authenticité.
Avec Nyota, les enfants lumière, coréalisé avec Idriss Gabel, elle poursuit son engagement à raconter des histoires qui interrogent l'humanité dans toute sa complexité et donnent une voix à ceux que les conflits condamnent trop souvent au silence.
Merveil Molo