Élections présidentielles en Afrique de l’Est et centrale : entre rituel démocratique, confiscation du pouvoir et tragédie populaire [ Tribune ]

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Introduction – Des élections sans démocratie ?

Depuis plus de deux décennies, les élections présidentielles en Afrique de l’Est et centrale sont présentées comme l’indicateur principal d’une transition démocratique en cours. Scrutins réguliers, commissions électorales, observateurs internationaux et discours institutionnels donnent l’illusion d’un progrès politique continu. Pourtant, derrière cette façade procédurale se dissimule une réalité bien plus sombre : fraudes massives, violences électorales, manipulation systématique des résultats, répression de l’opposition et maintien prolongé – voire indéfini – des dirigeants au pouvoir.

Les expériences du Kenya, de l’Ouganda, du Cameroun, du Rwanda, de la République démocratique du Congo et de la Tanzanie révèlent un même paradoxe : des élections organisées avec régularité, mais rarement crédibles, et qui deviennent trop souvent des déclencheurs de conflits, de violences et de souffrances populaires.

1. Similitudes structurelles : le même scénario électoral
Malgré des histoires politiques et des configurations institutionnelles différentes, ces pays partagent une architecture électorale remarquablement similaire. Les élections y obéissent à un scénario quasi standardisé :
des institutions électorales structurellement dépendantes du pouvoir exécutif ;
des appareils sécuritaires instrumentalisés pour intimider électeurs, militants et opposants ;
des résultats annoncés avant la fin effective du dépouillement ;
une judiciarisation sélective des contentieux électoraux ;
des présidents présentés comme des figures « incontournables » ou des « garants de la stabilité nationale ».
Dans ce contexte, l’élection cesse d’être un mécanisme de choix souverain pour devenir un rituel de légitimation d’un pouvoir déjà verrouillé, soigneusement mis en scène.

2. Fraudes électorales et résultats indignes
Les pratiques de fraude électorale prennent des formes multiples et souvent cumulatives :
bourrages d’urnes ;
manipulation des listes électorales ;
coupures ciblées d’Internet et des réseaux sociaux ;
exclusion administrative ou judiciaire de candidats crédibles ;
modifications constitutionnelles taillées sur mesure pour les dirigeants en place.
Les scores officiellement proclamés – parfois supérieurs à 80 %, voire 90 % – défient toute logique démocratique. Loin de renforcer la légitimité politique, ces résultats sapent la confiance populaire, délégitiment l’État et transforment l’élection en facteur d’instabilité plutôt qu’en solution politique.

3. Émeutes, répression et violences postélectorales
Les élections sont fréquemment suivies de cycles de violence bien connus :
manifestations populaires réprimées ;
usage disproportionné de la force par les forces de sécurité ;
arrestations arbitraires d’opposants et de militants ;
morts civiles rarement documentées et presque jamais sanctionnées.
Au Kenya et en RDC, les violences postélectorales ont laissé des traumatismes sociaux profonds et durables. Ailleurs, notamment au Cameroun ou en Ouganda, la contestation est souvent étouffée en amont, par la peur, la surveillance et la répression préventive. Dans tous les cas, le coût humain est supporté par la population, jamais par les dirigeants responsables.

4. Présidents à vie et confiscation de l’alternance
La longévité extrême au pouvoir constitue un autre trait commun majeur. Elle s’opère par :
des révisions constitutionnelles opportunistes ;
des référendums organisés sous contrainte ou sans pluralisme réel ;
l’élimination politique, judiciaire ou physique des rivaux crédibles.
Le pouvoir n’est plus conçu comme un mandat temporaire confié par le peuple, mais comme un droit personnel, parfois militarisé, parfois quasi héréditaire. L’alternance devient alors non pas un principe démocratique, mais une menace existentielle pour le régime.

5. Opposition affaiblie, fragmentée ou neutralisée
Dans ces systèmes politiques, l’opposition est rarement absente, mais elle est systématiquement fragilisée. Elle est :
divisée et fragmentée ;
infiltrée ou cooptée ;
criminalisée par le droit et les forces de sécurité ;
contrainte à l’exil ou réduite au silence.
Les figures charismatiques sont arrêtées, disqualifiées, intimidées ou délégitimées. L’absence d’une opposition réellement compétitive renforce le caractère formel, mais non substantiel, des processus électoraux.

6. Complicité silencieuse de la communauté internationale
Malgré des rapports d’observation accablants et des violations largement documentées, la communauté internationale adopte une posture ambivalente, voire complaisante :
reconnaissance rapide de résultats contestés ;
priorité donnée à la « stabilité » au détriment des droits humains ;
silence diplomatique face aux violences électorales ;
coopération étroite avec des régimes autoritaires pour des raisons sécuritaires, économiques ou géopolitiques.
Cette attitude alimente un cynisme populaire profond et délégitime durablement le discours international sur la promotion de la démocratie.

7. Corruption, autoritarisme et guerres permanentes
La corruption systémique détourne les ressources publiques au profit d’élites politiques, militaires et économiques. L’absence de légitimité électorale nourrit :
conflits armés chroniques ;
rébellions et insurrections locales ;
violences communautaires instrumentalisées ;
effondrement progressif des services sociaux de base.

Dans certains contextes, la guerre devient un mode de gouvernance, justifiant l’état d’exception permanent et la concentration du pouvoir.

8. Le malheur de la population : ultime victime du simulacre électoral
Chômage massif, pauvreté structurelle, déplacements forcés, insécurité chronique et exil politique : la population paie le prix de systèmes politiques verrouillés. Les élections, censées être un moment d’espoir et de projection collective, se transforment en épisodes de peur, de deuil et de désillusion profonde.

Conclusion – Repenser la démocratie au-delà du bulletin de vote

Le problème fondamental en Afrique de l’Est et centrale n’est pas l’absence d’élections, mais l’absence de démocratie réelle. Tant que les processus électoraux resteront contrôlés par ceux qui refusent de perdre le pouvoir, ils ne produiront ni légitimité politique, ni stabilité durable, ni paix sociale.
Une transformation authentique exige :
des institutions électorales réellement indépendantes ;
une protection effective de l’opposition politique ;
une société civile libre et protégée ;
une communauté internationale cohérente entre ses discours normatifs et ses pratiques concrètes.

À défaut, les élections continueront d’être un théâtre politique tragique, où le peuple demeure simple figurant dans sa propre histoire.

Eric Kamba
Analyste de la géopolitique et des relations internationales
Spécialiste des dynamiques électorales, des conflits et de la gouvernance en Afrique
Auteur et chercheur indépendant