Denis Mukwege à Félix Tshisekedi : « Je ne vous écris pas pour vous souhaiter une bonne fête nationale, car il n’y a rien à célébrer »

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Le Prix Nobel de la paix Denis Mukwege a adressé une lettre ouverte au président de la République, Félix Tshisekedi, à l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance de la RDC, célébré ce mardi 30 juin 2026.

Dans ce document, il dresse un tableau critique de la situation politique, sécuritaire et institutionnelle du pays depuis l’arrivée au pouvoir du chef de l’État, en janvier 2019.

Dès l’entame de sa lettre, Denis Mukwege affirme : « Je ne vous écris pas pour vous souhaiter une bonne fête nationale, car il n’y a rien à célébrer : la Nation est en crise existentielle et en danger de balkanisation ou d’annexion, et la souffrance des citoyens congolais, privés de tout, a franchi le seuil de ce qui est humainement tolérable. »

Revenant sur l’accession de Félix Tshisekedi à la présidence, il indique avoir observé « une certaine réserve en tant que patriote » afin de « donner une chance après les sombres années du régime Kabila ».

Il ajoute toutefois : « Je n’avais pas insisté sur le fait que vous étiez arrivé à la magistrature suprême à la suite d’un accord secret et que votre entrée en fonction faisait perdurer une crise de légitimité des animateurs des institutions de la République. »

À propos de la rupture entre la coalition CACH-FCC et de la création de l’Union sacrée de la Nation, Denis Mukwege écrit : « Vous avez constitué une nouvelle coalition, l’Union sacrée de la Nation, largement acquise à votre cause et à votre famille, tant biologique que politique, plus qu’à une quelconque vision. »

L’ancien candidat à la présidentielle revient également sur sa rencontre avec le président Tshisekedi, en novembre 2020, au Palais de la Nation.

« Je n’ai pas crié à la dérive autoritaire et suis même venu au Palais de la Nation en novembre 2020, animé par un esprit de dialogue constructif », écrit-il.

Il précise avoir voulu convaincre le chef de l’État « de mobiliser une volonté politique pour placer la justice transitionnelle au cœur de vos efforts afin de sortir le pays de la culture de l’impunité ».

Dans cette même lettre, Denis Mukwege rappelle avoir exhorté publiquement le président à « ne pas faire de l’Union sacrée une oasis de criminels », avant d’ajouter : « Le constat aujourd’hui est amer. »

Sur la justice transitionnelle, il affirme avoir plaidé « plusieurs fois » pour « la création d’un Tribunal pénal spécial pour les crimes commis en RDC, y compris ceux répertoriés dans le Rapport Mapping ».

Selon lui, « malgré vos promesses répétées de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies, force est de constater que rien n’a été entrepris jusqu’à aujourd’hui ».

Abordant l’état de siège instauré en avril 2021 dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, Denis Mukwege rappelle avoir alerté sur le caractère temporaire que devait revêtir cette mesure.

« Cette mesure exceptionnelle, qui restreint les droits et les libertés fondamentales, n’avait pas vocation à durer dans le temps », écrit-il, soulignant que « cet état de siège a été renouvelé jusqu’à ce jour ».

Il estime par ailleurs que cette mesure « a paradoxalement contribué à une détérioration de la situation sécuritaire, à une augmentation du nombre de victimes civiles et à une dégradation alarmante de la situation des droits humains ».

Il ajoute : « Votre choix de nommer des gouverneurs militaires dont le passé est répertorié dans le Rapport Mapping de l’ONU ne plaçait pas cette mesure sous des auspices prometteurs. »

Dans sa lettre, Denis Mukwege critique également les accords conclus avec les armées ougandaise et burundaise.

« J’avais exprimé en temps utile mon inquiétude face à cette politique d’externalisation de la sécurité nationale par les acteurs de la déstabilisation du pays, qui s’apparentait à une stratégie de pyromane-pompier », écrit-il.

Selon lui, « cet amateurisme dangereux a largement contribué à l’internationalisation du conflit dans la sous-région, avec la résurgence du M23 et l’énième guerre illégale d’agression et d’occupation menée par l’armée rwandaise, qui perdure jusqu’à ce jour ».

Le médecin congolais critique également la multiplication des initiatives diplomatiques régionales.

« Vous avez multiplié, à tort, les initiatives de résolution des conflits sans aucune coordination ni vision (EAC, SADC, UA, Luanda, Doha, Washington, etc.), créant davantage de confusion que de pacification », affirme-t-il.

À propos de l’adhésion de la RDC à la Communauté d’Afrique de l’Est, il écrit : « J’avais mis en garde sur le fait que cette organisation est composée en grande partie d’États davantage attirés par leurs intérêts commerciaux et géostratégiques en RDC que par la protection des civils. »

Il évoque également le déploiement de la force régionale de l’EAC, estimant qu’elle disposait « d’un mandat peu clair et sans autorisation préalable de l’Assemblée nationale ».

Denis Mukwege considère que cette situation a contribué « à une surmilitarisation inquiétante dans une région où l’on aspire à faire taire les armes ».

Concernant les processus de Nairobi et de Doha, il affirme : « Vous deviez savoir que vous étiez en train de fournir des arguments à nos agresseurs, qui ont toujours cherché à faire passer la crise dans l’Est de la RDC pour un conflit interne, alors que son caractère international est patent. »

Le Prix Nobel de la paix revient aussi sur la question du retrait de la MONUSCO.

Selon lui, la demande de retrait accéléré de la mission onusienne « posait la question de savoir pour qui vous travaillez réellement : les intérêts vitaux de la RDC ou ceux du Rwanda ? »

Il cite également l’accord économique signé avec le Rwanda le 26 juin 2021.

« Vous aviez pris de court tout le monde en signant, le 26 juin 2021, contre toute attente et tout bon sens, un accord économique avec le Rwanda pour exploiter et commercialiser formellement les minerais du Kivu », écrit-il.

Denis Mukwege indique avoir plaidé pour le maintien de la MONUSCO, y compris au Sud-Kivu.

« J’avais invité le gouvernement et nos compatriotes à ne pas se tromper d’ennemi », rappelle-t-il, estimant qu’« un retrait précipité de la mission onusienne laisserait un vide propice aux ennemis de la paix ».

Dans la dernière partie de sa lettre, il revient sur l’Accord-cadre d’Addis-Abeba pour la paix, la coopération et la sécurité dans la région des Grands Lacs.

« Je suis revenu plusieurs fois sur la nécessité de redynamiser l’Accord-cadre d’Addis-Abeba », écrit-il, qualifiant ce texte d’« Accord de l’espoir ».

Il affirme que cet accord prévoyait notamment « la réforme du secteur de la sécurité et des institutions ».

Denis Mukwege accuse enfin le pouvoir de ne pas avoir engagé ces réformes : « Vous aviez préféré poursuivre le gâchis du président sortant visant à priver notre pays d’une armée républicaine capable de protéger nos frontières, d’une police expérimentée pour protéger la population et de services de renseignement bien formés pour prévenir toute tentative de déstabilisation. »

Selon lui, « ces réformes sont pourtant des préconditions essentielles à la sauvegarde de l’intégrité et de la souveraineté nationales ».

Raphaël Kwazi