Identité nationale en RDC : Quand la gouvernance à l''ONIP devient un enjeu de souveraineté (Tribune)

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Dans les États modernes, l'identité nationale ne se résume pas à un document. Elle constitue un acte fondateur : celui par lequel l'État reconnaît juridiquement ses citoyens, garantit leurs droits, organise l'accès aux services publics, sécurise le territoire et structure la vie économique.

A ce titre, l'identité nationale relève du cœur même de la souveraineté.

En République démocratique du Congo, cette réalité est d'autant plus sensible que le pays sort de plusieurs décennies de conflits, de déplacements massifs de populations et de fragilités institutionnelles. Dans ce contexte, le Projet d'Identification National n'est pas un projet administratif parmi d'autres. Il est une infrastructure régalienne, comparable à la monnaie, à la défense ou à la justice.

C'est précisément pour cette raison que les développements récents autour de l'Office National d'Identification de la Population (ONIP) suscitent une attention particulière au sein des cercles institutionnels et experts.

Une institution centrale, une gouvernance peu lisible

Par son mandat, I'ONIP est l'organe chargé de porter l'un des droits fondamentaux des Congolais : l'existence juridique reconnue par l'État. À ce niveau de responsabilité, les standards de gouvernance attendus sont élevés, tant en matière de collégialité des décisions que de transparence des rôles et de redevabilité.

Or, de nombreux observateurs relèvent aujourd'hui une faible lisibilité de la gouvernance interne de l'ONIP. Le Conseil d'Administration, organe pourtant central dans toute institution publique stratégique, demeure peu visible dans son fonctionnement, ses délibérations et ses orientations. Ses membres, leurs rôles effectifs et la régularité de leurs travaux restent largement inconnus du débat public.

Dans les faits, plusieurs décisions structurantes semblent prises de manière concentrée, sans processus collégial clairement identifiable ni mécanismes de contre-pouvoir institutionnel pleinement activés.

Dans un projet d'identité nationale, cette situation ne relève pas d'un simple dysfonctionnement administratif. Elle pose une question de fond : *qui décide, au nom de qui, et sous quel contrôle ?*

Quand l'architecture institutionnelle précède la technologie

Le débat public tend souvent à se focaliser sur les aspects techniques : biométrie, centres de données, cybersécurité, intelligence artificielle. Mais l'expérience internationale est sans ambiguïté : les échecs des systèmes d'identité nationale ne sont presque jamais technologiques. Ils sont d'abord institutionnels.

Un système d'identité amplifie la qualité de la gouvernance qui le porte. Lorsqu'elle est solide, collégiale et contrôlée, la technologie devient un facteur de stabilité et de confiance. Lorsqu'elle est faible, personnalisée ou fragmentée, la technologie accélère les dérives et les scandales.

La fragmentation observée récemment dans la conduite de certains volets du projet, traités de manière autonome plutôt que dans une architecture souveraine intégrée, illustre ce risque. Un projet d'identité nationale ne peut être assemblé par morceaux indépendants sans perdre sa cohérence, sa sécurité et sa crédibilité.

La souveraineté ne se décrète pas, elle s'organise

La souveraineté numérique ne se limite pas à l'hébergement local des données ou à la nationalité des prestataires. Elle repose sur des principes institutionnels clairs :

- Une autorité unique et incontestée ;

- une gouvernance collégiale active ;
- Une séparation nette entre décision stratégique, exécution et contrôle,

- Et une traçabilité complète des choix structurants.

En l'absence de ces garde-fous, le risque n'est pas immédiat ni spectaculaire. Il est progressif, silencieux et difficilement réversible. C'est ce qui en fait la forme de vulnérabilité la plus dangereuse pour un État.

Un enjeu générationnel

Contrairement à d'autres politiques publiques, l'identité nationale engage le pays sur plusieurs générations. Une route peut être reconstruite. Un bâtiment peut être rénové. Un système d'identité mal conçu, mal gouverné ou contesté est, lui, extrêmement difficile à corriger.

Pour des millions de Congolais qui n'ont pas toujours bénéficié des richesses de leur sol ni d'une paix durable, le droit d'être reconnu comme Congolais demeure parfois le dernier bien intangible préservé. Le fragiliser par improvisation institutionnelle ou par déficit de gouvernance serait une faute historique.

Réformer pour sécuriser, non pour ralentir

Poser la question de la gouvernance de l'ONIP ne revient ni à bloquer le projet ni à le politiser. C'est au contraire une démarche de sécurisation.

De nombreux experts convergent sur quelques principes simples :

- rendre effectif et visible le rôle du Conseil d'Administration,

- rétablir une délibération collégiale sur les décisions structurantes et de sécurité national,

- clarifier les responsabilités et les mécanismes de contrôle,

- Inscrire chaque choix dans une architecture souveraine intégrée.

Loin de retarder le projet, ces mesures en constitueraient l'assurance de solidité, de crédibilité et de durabilité.

Une épreuve de maturité institutionnelle

Le Projet d'Identification National représente une épreuve de maturité pour l'État congolais. Il ne s'agit pas seulement de démontrer une capacité technologique, mais une capacité institutionnelle à gouverner dans le temps long, au-delà des urgences politiques et des pressions conjoncturelles.

Dans ce domaine, la question n'est pas de savoir si la RDC peut se permettre d'attendre. La vraie question est de savoir si elle peut se permettre de se tromper.

Car lorsqu'il s'agit d'identité nationale. aller vite sans gouvernance ne signifie pas avancer. Cela signifie fragiliser l'avenir.

Tribune de Ricardo Lukusa, analyste des questions politiques