Identité nationale en RDC : Quand la gouvernance de l’ONIP devient le principal risque de souveraineté territoriale et numérique [Tribune]

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Depuis plusieurs décennies, la République démocratique du Congo tente de se doter d’un État fonctionnel, capable de garantir la sécurité, la justice, l’accès aux droits et la paix durable à ses citoyens. Au cœur de cette ambition se trouve une réforme trop longtemps différée : l’identification nationale de la population.

Or, quarante ans après la dernière tentative structurée, au moment même où le Chef de l’État a solennellement affirmé devant le peuple, le gouvernement et le Parlement réunis en Congrès que les erreurs du passé ne seront plus tolérées, le pays semble à nouveau engagé sur une trajectoire inquiétante. Non pas faute de vision présidentielle, mais en raison d’une crise profonde de gouvernance au sein de l’institution chargée de porter ce projet : l’Office National d’Identification de la Population (ONIP).

L’identité nationale n’est pas un projet technique, mais une infrastructure de souveraineté

Il convient de le rappeler avec force : l’identité nationale ne consiste pas à produire des cartes ou à déployer des équipements numériques. Elle définit juridiquement qui est Congolais, comment l’État reconnaît ses citoyens, comment il organise l’accès aux droits, à la sécurité, à l’économie et à la représentation politique.

Dans un monde où le numérique est devenu une couche transversale de toutes les politiques publiques, l’identité constitue le schéma directeur invisible de l’État de droit. Elle doit s’inscrire dans le strict respect de la Constitution, du Code du Numérique, des lois financières, électorales, sécuritaires et administratives. Toute improvisation dans ce domaine crée des failles durables, souvent irréversibles.

Or, l’absence d’une architecture nationale souveraine clairement définie, assumée et gouvernée collectivement au sein de l’ONIP, plonge aujourd’hui le projet dans une succession d’initiatives fragmentées, sans cap stratégique lisible.

Une gouvernance défaillante au sommet de l’ONIP

Sous la direction actuelle du **Directeur Général de l’ONIP et son Conseil d’administration non fonctionnel ou inexistant, l’ONIP traverse une crise de gouvernance manifeste. Les faits interpellent.

Le Conseil d’administration de l’ONIP, pourtant central dans la délibération stratégique, demeure opaque dans son fonctionnement, voire inexistant aux yeux de nombreux observateurs institutionnels. Les décisions structurantes semblent concentrées entre les mains de la direction générale, sans mécanismes visibles de collégialité, de traçabilité ou de contrôle.

Plus préoccupant encore, la direction générale ne semble pas disposer d’une stratégie nationale claire sur l’architecture souveraine de l’identité, à l’heure où l’ensemble du continent africain investit dans des modèles intégrés, éprouvés et gouvernés selon des standards internationaux.

Le numérique, par nature transversal et surtout dans ce domaine très complexe et sensible exige compétence, expérience, anticipation et coordination interinstitutionnelle. Or, des choix engageant le destin de toute une Nation semblent aujourd’hui élaborés dans un cercle restreint, parfois appuyé par des profils sans expérience traçable à l’échelle requise, sur un sujet d’une complexité extrême.

Le silence comme mode de gouvernance

Face à ces enjeux, le silence prolongé de la direction générale de l’ONIP sur des questions fondamentales — architecture globale, gouvernance, articulation avec les autres institutions souveraines — ne peut plus être interprété comme une simple prudence administrative.

Il est désormais perçu, par de nombreux acteurs, comme une forme de paralysie stratégique, voire comme une tentative de délégation diffuse des responsabilités afin d’éviter toute reddition de comptes en cas d’échec.

Dans un domaine aussi sensible que l’identité nationale, ce silence devient un facteur de risque. Car l’absence de décisions claires n’est jamais neutre : elle ouvre la voie à l’improvisation, aux pressions et aux captations institutionnelles.

Mutualisation avec la CENI : une opportunité encadrée par des réalités juridiques et souveraines

Le principe de mutualisation entre l’Office National d’Identification de la Population (ONIP) et la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) peut, à première vue, apparaître comme une démarche rationnelle. Dans un contexte de ressources publiques contraintes, la volonté de capitaliser sur des investissements déjà réalisés par l’État relève d’une logique de bonne gestion et de continuité institutionnelle.

Cependant, cette approche ne peut être pertinente et sécurisée qu’à une condition essentielle : ne mutualiser que les actifs qui appartiennent pleinement et juridiquement à l’État, libres de toute contrainte contractuelle ou de dépendance vis-à-vis de tiers.

Or, une grande partie des actifs de la CENI — qu’il s’agisse des systèmes informatiques, des infrastructures numériques, des bases de données, des logiciels, des kits d’enrôlement ou d’autres infrastructures associées — sont liés à des contrats spécifiques conclus exclusivement pour des opérations électorales. Ces contrats engagent la CENI vis-à-vis de prestataires, de partenaires techniques ou de bailleurs, avec des clauses précises portant sur l’usage, la durée, la propriété intellectuelle, la maintenance, la confidentialité et parfois même la restitution ou la destruction des données après les cycles électoraux.

Dans ce contexte, ces actifs ne peuvent être considérés comme librement mutualisables au profit de l’identité nationale sans :

* une analyse des risques juridiques approfondie,
* une renégociation formelle des contrats concernés,
* une clarification explicite des droits de l’État sur ces actifs,
* et, le cas échéant, des compensations financières ou techniques.

À ces contraintes s’ajoute une réalité sécuritaire préoccupante : du fait de la situation dans certaines zones de conflit, plusieurs équipements électoraux ont été vandalisés, perdus ou détournés, et des rapports font état de l’usage non maîtrisé de kits d’enrôlement par des forces négatives. Cette situation impose une vigilance extrême, car tout actif dont la chaîne de contrôle a été rompue ne peut, par principe, être réintégré dans un système d’identité nationale sans audits approfondis et mesures correctives strictes.

À l’inverse, les actifs strictement étatiques, financés sur fonds publics sans restrictions contractuelles — tels que certains sites, infrastructures immobilières, ressources humaines administratives ou données légalement rétrocédées à l’État — peuvent légitimement faire l’objet d’une réflexion de mutualisation, dans un cadre clair et sécurisé.

Au-delà de l’aspect juridique, une distinction fondamentale doit être rappelée : les données électorales sont produites pour une finalité précise, limitée dans le temps, et soumise à des exigences propres au processus démocratique. Elles ne constituent pas, en l’état, un socle suffisant pour un système d’identité nationale universel, continu et opposable. Toute réutilisation éventuelle ne peut intervenir qu’en tant que donnée d’entrée secondaire, après réadjudication biométrique, audits d’intégrité et intégration dans une architecture souveraine placée sous l’autorité exclusive de l’ONIP.

Ainsi comprise, la mutualisation n’est ni à rejeter ni à idéaliser. Elle doit être envisagée comme un outil complémentaire, strictement encadré, et non comme un substitut à la construction d’un Fichier Général de la Population souverain, juridiquement solide et techniquement cohérent.

L’enjeu n’est pas de « faire avec ce qui existe », mais de sécuriser ce qui appartient réellement à l’État, sans exposer la Nation à des dépendances contractuelles, à des fragilités et risques juridiques ou à des contestations futures. En matière d’identité nationale, la prudence institutionnelle n’est pas un frein : elle est une garantie de durabilité.

Une responsabilité historique

Les architectes de cette situation sont identifiables pour le cas de l’ONIP : l’actuel Directeur Général de l’ONIP et son Conseil d’administration non fonctionnel. Le DG a déjà été suspendu à plusieurs reprises par le passé et réintégré par décision juridictionnelle. Ce passif, combiné à la centralité stratégique de l’ONIP dans la souveraineté territoriale et numérique de l’État, impose aujourd’hui une interrogation légitime : la gouvernance actuelle est-elle à la hauteur de l’enjeu national ?

Le Président de la République a été clair : l’identité nationale est au cœur de la refondation de l’État. Il a pris le peuple à témoin. À ce titre, persister dans une gouvernance défaillante reviendrait non seulement à compromettre le projet, mais à exposer le pays à une nouvelle humiliation institutionnelle.

Gouverner, c’est protéger l’avenir

Après quarante ans sans identification nationale, la RDC ne peut plus se permettre l’erreur. Toutes les crises que traverse le pays — insécurité, fraude, exclusion, conflits — trouvent en partie leur origine dans l’absence d’une infrastructure centrale de confiance et de gouvernance.

Changer la gouvernance de l’ONIP n’est pas un acte politique. C’est un acte de responsabilité souveraine.

L’identité nationale est peut-être la dernière chose que les Congolais possèdent encore pleinement : le droit d’être reconnus comme Congolais. Ce droit ne peut être sacrifié sur l’autel de l’improvisation, de l’incompétence ou des intérêts personnels.

L’histoire jugera sévèrement ceux qui auront laissé passer cette occasion. Elle honorera ceux qui auront eu le courage de dire non et de reconstruire.

La gouvernance est le cœur et l’âme de la Nation

Ce qui se joue aujourd’hui autour de l’identité nationale dépasse de loin un débat administratif ou technique. Il s’agit d’un choix de civilisation et de responsabilité historique.

Lorsque l’absence de gouvernance est tolérée au sommet d’une institution aussi stratégique que l’Office National d’Identification de la Population (ONIP), ce ne sont pas seulement des procédures qui vacillent, mais la souveraineté même de l’État, la cohésion nationale et l’avenir des générations à venir qui sont mis en risque.

Oui encore une fois, le Chef de l’État a été clair, public et solennel. Il a pris le peuple à témoin. Il a associé le Gouvernement, le Parlement et le Sénat réunis en Congrès pour affirmer que, sur l’identité nationale, les erreurs du passé ne seraient plus tolérées. Ce message était un acte de refondation morale et institutionnelle.

Et pourtant, force est de constater qu’au sein même de l’appareil d’État, certains acteurs n’ont pas su ou pas voulu dépasser leurs intérêts personnels, leurs calculs immédiats ou leurs logiques de contrôle pour se hisser à la hauteur de l’intérêt supérieur de la Nation. Cette incapacité à regarder au-delà de soi expose le pays à des dérives bien plus graves que l’échec d’un projet : elle enferme la République dans un cycle sans fin de conflits, de fragilité institutionnelle, de corruption et de perte de confiance.

Un pays sans infrastructure de confiance, sans gouvernance alignée sur ses lois, sa Constitution et sa vision nationale est comparable à un corps sans cœur ni âme. Il peut encore avancer par inertie, mais il est condamné à s’épuiser, à se fragmenter et à se trahir lui-même.

L’identité nationale n’est pas un luxe, ni un outil politique de circonstance. Elle est le dernier socle commun dans un pays qui a tant perdu — vies humaines, richesses, paix — mais qui a conservé une chose essentielle : le droit fondamental d’être Congolais.

Brader ce droit par improvisation, par faiblesse de gouvernance ou par calcul individuel serait une faute historique. La tolérance envers une gouvernance défaillante n’est jamais neutre : elle prépare toujours des crises futures, plus profondes et plus coûteuses que celles que l’on prétend éviter.

Il est encore temps de corriger la trajectoire. Mais le temps de l’ambiguïté est révolu. Gouverner l’identité nationale, c’est protéger l’âme de la Nation.

Ceux qui auront compris cela auront servi le Congo. Les autres auront, consciemment ou non, contribué à prolonger ses fractures.

L’histoire, elle, ne se trompe jamais de responsabilité.

Tribune de Ricardo Lukusa, analyste politique