La longévité du ministre des affaires étrangères à son poste est-elle un gage d’une diplomatie plus efficiente pour la RDC ? (Tribune)

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Par Prof. Piaget MPOTO BALEBO ([email protected] )

Chercheur au CRESH et Directeur du Centre d’Analyses Stratégiques et Diplomatiques (Twitter : @piagetmpoto)

Introduction

Dans le domaine des relations internationales, la diplomatie se distingue par sa temporalité particulière. Contrairement à d’autres politiques publiques où les effets peuvent se manifester rapidement, l’action diplomatique s’inscrit généralement dans la durée, la patience et la continuité stratégique. Les alliances se construisent lentement, la confiance entre États se tisse au fil des années, et la résolution des crises internationales exige souvent des négociations longues et complexes.

Dans ce contexte, la stabilité à la tête d’un Ministère comme celui des Affaires Etrangères peut constituer un avantage considérable pour un État.

La longévité du ministre des ​affaires étrangères dans ses fonctions permet, en effet l’accumulation d’une expérience diplomatique approfondie, la maîtrise progressive des dossiers internationaux et la consolidation de réseaux personnels avec les principaux acteurs de la scène mondiale. Un ministre durablement installé dans ses fonctions acquiert non seulement une connaissance fine des mécanismes du système international, mais aussi une crédibilité accrue auprès de ses homologues. Cette permanence favorise la cohérence de la politique étrangère et permet d’éviter les ruptures stratégiques qui pourraient fragiliser la position de son pays dans les négociations internationales.

L’histoire diplomatique offre d’ailleurs plusieurs exemples où la continuité ministérielle (au Ministère des Affaires Etrangères)  a contribué à renforcer l’influence internationale d’un État. Des personnalités telles que Andrei Gromyko (28 ans-Union Soviétique),​Sergei Lavrov (22 ans en cours en Russie), George Shultz (6,6 ans-Etats-Unis), Wang Yi (12 ans en cours en Chine), Salim Ahmed Salim (4 ans-Tanzanie), Jean Ping (9 ans-Gabon), Nkosazana Dlamini-Zuma (10 ans-RSA), Ali Treki (8 ans-Libye), Ramtane Lamamra (6 ans-Algérie), Moussa Faki Mahamat (9 ans-Tchad), Jean-Claude Gakosso (11 ans-Congo-Brazza), Tete António (6 ans en cours en Angola) ou encore Mahamoud Ali Youssouf, actuel Président de la Commission de l’UA (20 ans-Djibouti), pour ne citer que cet échantillon, ont démontré que la durée au poste peut permettre de développer une diplomatie structurée, cohérente et respectée sur la scène internationale. Par leur présence prolongée à la tête de la diplomatie de leur pays, ces responsables ont pu forger une mémoire stratégique, consolider la crédibilité de leur État et inscrire leur action dans des dynamiques diplomatiques durables.

Dans le cas de la République Démocratique du Congo, pays confronté à des défis sécuritaires et géopolitiques persistants dans la région des Grands Lacs, la question de la continuité ministérielle prend une importance particulière. La diplomatie congolaise doit naviguer entre la gestion des relations complexes avec ses voisins, la sécurisation de ses ressources naturelles et la participation active aux forums régionaux et internationaux. Dans ce contexte, un ministre des Affaires étrangères stable et expérimenté pourrait constituer un atout stratégique, permettant à la RDC de gagner en crédibilité, de maintenir une ligne diplomatique cohérente et de renforcer son influence régionale et mondiale.

Constat général

Depuis son indépendance, la RDC a connu pratiquement 50 ministres des affaires étrangères, quoi que certains soient revenus deux fois ou plus audit ministère. Et le constat est qu’en dehors de Justin Marie Bomboko, Alexis Tambwe Mwamba et Raymond Tshibanda qui ont fait 4 ans d’affilée, les autres ont fait juste 1 à 3 ans, d’autres n’ayant fait que quelques mois : quel gâchis !  

Dans sa fameuse doctrine intitulée « le soldat et le diplomate », Raymond Aron démontre à quel point la défense du pays et de ses intérêts est assurée par l’armée et la diplomatie, selon qu’il s’agit de la négociation ou de l’emploi de la force. Partant de cette doctrine, nous pouvons établir un parallélisme entre l’’armée et la diplomatie.

En effet, une armée qui change constamment de chef d’état-major peut être confrontée à des problèmes récurrents lié au changement de doctrines, de tactiques et de stratégies pouvant même conduire à l’échec comme ce fut le cas du commandement français durant la guerre d’Indochine avec sept Généraux en 8 ans de conflit. Cette instabilité peut créer des incohérences et de la confusion au sein des troupes ainsi que dans la conduite des opérations. Cela vaut pour le ministre des affaires étrangères.

La longévité d’un ministre des Affaires étrangères à son poste présente de nombreux avantages, parmi lesquels : une vision stratégique cohérente et durable, l’établissement d’un réseau solide de relations, l’acquisition d’une expertise sur des enjeux majeurs de la vie internationale, la constance des positions et des décisions, ainsi qu’une crédibilité renforcée sur la scène mondiale.

Les avantages réels de cette longévité

A) La maitrise des dossiers sensibles et complexes


Les grands dossiers internationaux tels que les conflits, les négociations commerciales majeures et  les alliances militaires exigent une mémoire institutionnelle technique conséquente. Plus un ministre des affaires étrangères dure, mieux il maitrise les enjeux.

B) La Constitution d’un capital relationnel solide et de la confiance des partenaires

La diplomatie étatique est une affaire des Etats, mais elle s’appuie aussi sur les relations personnelles. Lorsqu’un  ministre reste longtemps en fonction, il développe des relations solides, ce qui constitue pour la diplomatie de son pays un réseau solide sur lequel il peut s’appuyer pour décanter certaines situations. Ces réseaux peuvent se développer à la fois dans les relations bilatérales et dans les relations multilatérales. Ces relations personnelles créent souvent la confiance entre les personnalités qui les entretiennent. A titre exemplatif, le russe Serguei Lavrov est connu comme l’un des ministres des affaires étrangères qui, par sa longévité au poste, a pu construire un réseau diplomatique extrêmement étendu.    

C) La continuité stratégique


Si certains résultats diplomatiques peuvent être obtenus rapidement, à l’issue de brèves négociations, d’autres exigent de longues années de travail et de persévérance. Ils se construisent donc dans la durée. La stabilité d’un ministre des Affaires étrangères lui permet de maintenir une ligne diplomatique plus cohérente et constante. L’exemple le plus souvent cité est celui de l’Américain Henry Kissinger, qui a su conduire une diplomatie suivie et continue pour les États-Unis, favorisant à la fois le rapprochement avec la Chine et la détente avec l’Union soviétique.

Il ne s’agit nullement d’affirmer que la diplomatie d’un pays relève exclusivement du ministre des Affaires étrangères, bien au contraire. Nous sommes conscients que le chef de l’Etat, le conseil de sécurité nationale, l’appareil diplomatique permanent et d’autres institutions influent beaucoup sur la politique étrangère et son instrument de négation et de coopération qu’est la diplomatie. Cependant, le ministre des Affaires étrangères est très souvent celui qui participe aux grandes messes diplomatiques internationales. Ses compétences, sa personnalité et son aura peuvent exercer une influence notable sur la diplomatie de son pays.

Conclusion

En définitive, la question de la longévité au poste de ministre des Affaires étrangères renvoie à un enjeu fondamental de la diplomatie contemporaine : celui de la continuité stratégique dans la conduite des relations internationales. Si l’efficacité d’une politique étrangère dépend de nombreux facteurs,  notamment la vision du chef de l’État, la solidité des institutions diplomatiques et le contexte géopolitique ;  la stabilité à la tête du ministère peut jouer un rôle déterminant dans la consolidation de l’action extérieure d’un pays.

La longévité permet en effet d’accumuler un capital diplomatique difficilement remplaçable. Avec le temps, un ministre développe une connaissance approfondie des équilibres internationaux, des sensibilités politiques des partenaires étrangers et des dynamiques propres aux organisations internationales. Cette expérience favorise une plus grande finesse dans la négociation et renforce la capacité d’anticipation stratégique. Elle permet également d’établir des relations personnelles de confiance avec les homologues étrangers, relations qui constituent souvent un élément essentiel dans la résolution de crises ou la conclusion d’accords diplomatiques sensibles.

Par ailleurs, la stabilité ministérielle contribue à donner de la cohérence et de la lisibilité à la politique étrangère d’un État. Dans un système international où la crédibilité et la constance des positions jouent un rôle central, la permanence d’un responsable diplomatique peut rassurer les partenaires et renforcer la fiabilité perçue d’un pays. Cette continuité facilite également le suivi des négociations complexes, dont certaines s’étendent sur plusieurs années voire plusieurs décennies.

Dans le contexte de la République Démocratique du Congo, où les enjeux régionaux et internationaux sont particulièrement sensibles,  conflits armés à l’est, relations avec les pays voisins, investissements étrangers et intégration dans les organisations régionales,  la longévité d’un ministre des Affaires étrangères pourrait constituer un levier stratégique majeur. Une direction stable et expérimentée permettrait non seulement d’assurer une continuité de la politique étrangère, mais aussi de renforcer la capacité de la RDC à défendre ses intérêts, à négocier des partenariats solides et à s’affirmer comme un acteur crédible sur la scène internationale.

Ainsi, bien que la longévité ne suffise pas à elle seule à garantir le succès diplomatique, elle peut constituer un atout stratégique majeur lorsqu’elle s’accompagne de compétence, de vision et d’une capacité d’adaptation aux évolutions du système international. Dans cette perspective, la durée au poste de ministre des Affaires étrangères apparaît non pas comme une simple question administrative, mais comme un facteur susceptible de renforcer la profondeur, la cohérence et l’efficacité de la diplomatie d’un État, en particulier dans un pays comme la RDC confronté à des défis complexes et persistants.