Tribune : Le président F. TSHISEKEDI en exténuation au pouvoir en 21 mois : J. KABILA était un Ubermensch ?

Publié mar 06/10/2020 - 17:33
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Dans son point de presse du 1 octobre 2020, tenu à la clôture de son énième voyage en Belgique (son deuxième Congo) le Président F.Tshisekedi a affirmé « Il est humainement épuisant d’accomplir deux mandats à la tête de l’État ». A l’antipode, l’UDPS martèle la rengaine de sa préparation tous azimuts pour que F. Tshisekedi remporte les élections, qui selon ses cadres devront avoir lieu en 2033, afin de conserver le pouvoir pendant 370 ans. Dramatique et consternante contradiction, aux conséquences politiques ébranlantes, entre l’UDPS dans son discours éterniste et son autorité morale. Lapsus mentis ou sincère confession d’exténuation au pouvoir ? Les journalistes congolais et Belges assistant à cette prestation communicationnelle ont été agréablement surpris. J. Kabila a inspiré une émulation. F. Tshisekedi annonce qu’il va suivre l’exemple. Par sa valeur apparente, cette décision honore la RDC et en fait un pays de référence en matière de gestion des mandats présidentiels, quand on pense à Alassane Ouattara et Alpha Condé qui cyniquement s’imposent pour un troisième mandat.

Si cette décision dévoile un certain réalisme bonifié de sagesse, c’est plutôt la raison avancée qui impose une décomposition politologique. Dans cette perspective, cette cogitation asserte que ce n’est pas sur une quelconque nécessité constitutionnelle ou un idéal démocratique que F. Tshisekedi a fondé sa décision, mais sur son expérience personnelle de l’épuisement humain au pouvoir en 21 mois seulement. La réflexion argumente qu’une telle asthénie découlerait du présidentialisme impérial par un « surdéploiment-surexploitation du pouvoir ». Cet aspect permet de réaliser aujourd’hui que J. Kabila, par personnalité contenue et par un management retenu du pouvoir, a véritablement réalisé un exploit quasi-surhumain (dans la logique de F. Tshisekedi) en gérant l’Etat pendant en 18 ans, dans des conditions et contraintes plus complexes. Aussi, la cogitation place cette énonciation en contraste avec le discours éterniste de l’UDPS sur la prolongation du mandat jusqu’en 2033 et l’exercice du pouvoir pendant 370 ans. La conclusion insiste sur la nécessité d’une praxis présidentielle moderne permettant un management serein et rationaliste du pouvoir pour une meilleure productivité du chef de l’Etat.
1. LES CONSEQUENCES DU PRESIDENTIALISME IMPERIAL : LE POUVOIR EXERCÉ EXPANSIVEMENT EPUISE INTENSEMENT ET PRECOCEMENT
L’énonciation bruxelloise du Chef de l’Etat est révélatrice-inspiratrice de plusieurs interprétations politiciennes. Elles sont toutes basées sur la compréhension sous-jacente selon laquelle le président aurait indirectement exprimé-dévoilé un épuisement réel qui l’accable déjà. Et donc avec le même mode opératoire, cette exténuation pourrait s’amplifier et présenter une contrainte psycho-physiologique susceptible de l’empêcher de terminer le mandat ou de ne pas poursuivre un deuxième mandat. Ainsi, dans ce prisme son énonciation bruxelloise serait : (1) un stratagème préparatoire en faveur de V. Kamerhe qui pourrait être innocenté ou pourrait jouir de la grâce présidentielle, sortir de prison en héros pour être relancé dans la course présidentielle selon l’accord de Nairobi ; (2) une formule concoctée par les occidentaux pour propulser un candidat présidentiel de Genève afin de rendre possible la balkanisation. Le rapprochement est vite opéré avec l’intrigante singularité du candidat présidentiel malheureux M. Fayulu qui avait drôlement accepté d’exercer le pouvoir seulement pendant deux ans, contrariant la disposition constitutionnelle du mandat de cinq ans. Cela avec l’engagement d’organiser les élections permettant aux gros bonnets oppositionnels proches des capitalistes prédateurs d’accéder à l’imperium. 
Contrairement à ces supputations (qui ne sont pas nécessairement absolument dénuées d’une certaine pertinence dans la fourberie politique congolaise), il apparait avec limpidité dans le prisme politologique et précisément sur le rayon gouvernologique, que F. Tshisekedi serait en processus d’auto- asthénie au présent à cause du mode d’exercice impérial du pouvoir. S’il s’était conformé aux prescriptions constitutionnelles du régime semi-présidentiel il ne se serait pas humainement épuisé si précocement. En effet, le régime semi-présidentiel prescrit que le président de la République a comme principaux rayons d’action la diplomatie et la sécurité qui sont aussi des secteurs de collaboration avec le premier ministre. Ce dernier est le principal animateur du gouvernement qui a en charge la gestion quotidienne de l’Etat. Mais, par culture et propension Bantoues du pouvoir total allergique aux limitations constitutionnelles, sur fond des pulsions égotistes inhérentes à la socialisation politique zaïroise, et surtout par orientation des conseillers tradi-politiciens mobutistes non-exorcisés du mental pré-républicain et suite aux pressions tribalo-courtisanes, le Président F. Tshisekedi s’est submergé dans un management totalitariste du pouvoir. Il régente presque tout : mise en place dans les entreprises publiques, ordonnances des ministres, trésorerie, lutte contre la corruption, sécurité, diplomatie. La tendance totalitariste dans la gestion du pouvoir amène le président à obstinément présider toutes les sessions du conseil de gouvernement qui souvent prennent inutilement des journées entières. Il est le seul président congolais à avoir signé une centaine d’ordonnances en une semaine. L’épuisement est accentué par sa quasi-substitution au rôle de premier ministre : il a tendance à contrôler un gouvernement de 66 individus et un gargantuesque cabinet présidentiel (un hégémonique gouvernement parallèle de plus de 150 conseillers), avec des audiences jusqu’aux heures très tardives. Tout cela en conjonction avec la gestion des querelles intestines de l’UDPS, les sollicitations fiévreuses de centaines de courtisans-alliés et autres mercantilistes venant de la Diaspora. Cela en addition à la gestion des conflits internes du CACH et les crises permanentes avec le FCC. En fait, ce dévoilement de l’auto-exténuation n’est pas en réalité surprenante. Juste après quelques jours au pouvoir en janvier 2019, l’homme, F. Tshisekedi Tshilombo, a abondement confessé en privé sa découverte de la complexité épuisante de l’art de gouverner à la tête de l’Etat.
2. J. KABILA EN UBERMENSCH POLITIQUE : L’EPRIT CONSOCIATIF DANS LA GESTION DU POUVOIR FUT SA RECETTE
Maintenant la question ultime est comment F. Tshisekedi qui gère la RDC dans un contexte moins complexe (pas de guerre systématisée et totale avec partition du pays; pas de constitution à faire valider par referendum, pas de refondation institutionnelle de l’Etat à réaliser, pas d’administration électorale à mettre en place, pas de recomposition de l’armée à partir des groupes rebelles, pas d’économie à ressusciter) seulement des reformes et des actions mélioratives du système trouvé en place, serait-il en auto-exténuation en 21 mois de pouvoir? Comment J. Kabila, dans un contexte immédiatement post « Guerre Mondiale Africaine » généralisée, presqu’en Etat ex-nihilo institutionnellement, a réussi à réunifier la nation, à refonder l’Etat, à lancer la démocratisation et à ressusciter l’économie jadis morte, pendant 18 ans sans aveux d’asthénie?  
Dans le Tome II de mon ouvrage intitulé « L’Esprit du Pouvoir et le Pouvoir de l’Esprit » (lancement en mars 2021) il est démontré que par sa socialisation politique en Tanzanie où prévalait l’idéologie et l’Esprit politique d’Ujamaa, J. Kabila a intériorisé le mode de gestion du pouvoir consociationnel. Celui-ci porte la vertu républicaine de l’acceptation du concitoyen comme être rationnel à qui un rayon de pouvoir peut être confié et qu’il peut exercer en âme et conscience sans control hégémonique. Ce principe rend alors possible la délégation du pouvoir, un contrôle équilibré de l’action gouvernementale par les collaborateurs. Même lorsqu’ils émanaient d’une opposition radicale ayant vilipendé le président J. Kabila  au vitriol, notamment les Premiers Ministres Badibanga et Tshibala, sans les suspecter en permanence. Et cela avec une certaine acceptation de l’autonomie fonctionnelle des institutions. Sous le Premier Ministre Matata, par exemple, le Gouvernement a fonctionné pendant cinq ans avec une quasi-autonomie permettant au chef de l’exécutif de prendre des initiatives fécondes. Leur résultat ultime est la meilleure performance économique de l’histoire de la RDC en 2012-2014. Sur le plan de la gestion des questions de la politicaillerie (querelles dans le PPRD, conflits au sein de l’AMP-MP), crises politiques récurrentes avec l’opposition, J. Kabila déléguait les éminents membres de son sélectorat. Lui décidait en dernier ressort sans descendre dans les bavardages des arènes politiciennes secondaires. Et plus remarquable, sa personnalité ascétique lui a évité de centaines de courtisans de la diaspora susceptibles de venir inonder et embrouiller son cabinet présidentiel. En puisant dans le contingent du personnel politique national et surtout des universitaires locaux, il a donc créé une puissante machine techno-politique ayant déjà tant les connaissances sur les politiques publiques nationales que des relations sociologiques endogènes. Ce contingent était capable de gérer adéquatement des questions techniques et politiques sans son interférence. Ainsi donc, ancien commandant militaire, sportif discipliné peu enclin à la délectation des breuvages physiologiquement anémiantes et autres mondanéités affaiblissantes, J. Kabila a su réaliser des économies d’énergie psychique et physique. Il a pu gérer le pouvoir efficacement pendant 18 ans en manageant des milliers des politiciens visqueux, deux vice-présidents anciens chefs rebelles, des centaines d’officiers militaires ex-belligérants, quatre premiers ministres et une vingtaine de ministres anciens opposants radicaux sans les émasculer. Il y avait aussi, une opposition volcanique, une frange de la communauté internationale hostile. Dans cette hyper-complexité, il s’est attelé à la refondation multisystémique de l’Etat Congolais moderne, sans jérémiades, sans étaler une quelconque asthénie. Il opérait dans l’idéal de l’ubermensche nietzschéen transcendantal : l’esprit du pouvoir et la méthode étaient consociatifs plutôt que totalitaires.
3. CONTRADICTION ET CONSTERNATION DANS L’UDPS : DESILLUSION DES ETERNISTES ET PERILS POLITIQUES
Force de proue de l’opposition soutenant la démocratie qui consacre aussi l’alternance tant des leaders que des organisations politiques au pouvoir, afin de faire bénéficier la nation des idées alternatives, l’UDPS a surpris l’opinion nationale et internationale par son discours, soudain et contraire à ses idéaux, de l’éternité au pouvoir. Un de ses cadres a scandé le règne de l’UDPS au pouvoir pendant 370 ans. En fait, il reprenait en échos une idée déjà lancée par un certain segment de la base de l’UDPS composée des extrémistes tribalistes promouvant une ancestralisation mystifiante de leur possession du pouvoir (« bu mfumu bwetu »). Dans la même veine, à l’issue d’une session de réflexion stratégique de l’UDPS, ses animateurs avaient affirmé : "ces réflexions vont nous permettre de faire mieux qu'en 2011 et 2018 afin de donner au Président Félix Tshisekedi, notre leader, un second mandat plus confortable afin que 2023 soit une grande fête électorale pour nous" (Mediacongo 4 aout 2020).  Un ancien opposant devenu gouvernant sous le régime de J. Kabila au point d’assumer la fonction de vice-premier ministre intérimaire, s’est, lui, lancé dans la croisade en faveur du glissement du mandat du Président F. Tshisekedi jusqu’en 2033. Un blasphème anti-démocratique du genre « Kabila to tondi yo naino te ».
A bien considérer la nouvelle phénoménologie sociopolitique de l’UDPS au pouvoir, on se rend compte que ce chimérique discours éterniste sur le pouvoir est tenu et diffusé par certains opérateurs politiques de la troisième génération de ce parti et des politiciens girouettes ayant adhéré à l’UDPS à la dernière minute par opportunisme. Il s’y est aussi ajouté des requins politiques convertis en alliés situationnistes friands du miel du pouvoir dont ils se sont délectés dans le régime passé. Ces prestidigitateurs politiques ne sont pas nécessairement porteurs d’un enracinement idéologique substantiel à l’UDPS. Ils ne possèdent aucunement une conscience véridique des missions historiques et sociétales de ce parti cher au lider maximo Etienne Tshisekedi. Leur cabale vise la transformation de l’UDPS en MPR Part-Etat pour que F. Tshisekedi soit comme un « mfumu » éternel au pouvoir, afin de garantir leur perpétuité aux prébendes de l’imperium. Malheureusement pour certains leaders superficiels de l’UDPS devenus de nouveaux apparatchiks-bourgeois et les politiciens tribalo-courtisans-alliés opportunistes, F. Tshisekedi vient de briser leur rêve de manducation politique ad aeternam. Qui plus est, ceux qui misaient sur le capital politique et électoral de F. Tshisekedi fils d’Etienne Tshisekedi pour la conquête du pouvoir en 2033 sont en débandade.  En dehors de F. Tshisekedi, qui aujourd’hui dans cette horde d’opérateurs politiques de la troisième génération de l’UDPS porte le capital politique nécessaire pour être un candidat présidentiable capable d’entrer en compétition électorale frontale contre J. Kabila, Moise Katumbi ou Jean-Pierre Bemba ? Même s’il y aura des donquichottes électoraux dans ce parti, une guerre aux mortiers des candidats présidents émanant de l’UDPS s’en suivra. Cela sonnera le glas de l’UDPS. Mais, comme dans le cas d’Alassane Ouattara, on ne sera pas étonné de voir une volteface de F. Tshisekedi au nom de la base qui va rejeter son anti-éternisme politique.
4. CONCLUSION
LA NECESSITE D’UN MANAGEMENT CONSOCIATIONNEL DU POUVOIR POUR LA PRODUCTIVITE DU PRESIDENT
Cette réflexion indique que l’un de rayons de la transformation substantielle de l’Etat est celui du management du pouvoir dans l’Institution Président de la République. A cet égard, les citoyens congolais doivent exiger une certaine modernité dans la gestion du pouvoir dans la structure directionnelle de l’Etat. Dans cette optique, une des modalités gouvernologique est l’Esprit consociationnel Républicain :  l’adoption de la vertu politique comme amour du concitoyen (au sens de Montesquieu) pour ne pas voir seulement sa mauvaiseté mais aussi ses apports et ainsi lui faire confiance dans la gestion du rayon du pouvoir lui confié par la Constitution de la République. Les suspicions et la continuation de la conception des autres comme des monstres incurables enclenche la tendance irrationnelle à tout contrôler en s’exténuant. Mais cette confiance n’est pas aveugle. Il est absolument nécessaire d’innover l’art de Gouverner au sommet de l’Etat en RDC en introduisant les méthodes modernes de monitoring et d’évaluation de la performance institutionnelle pour s’assurer que l’autonomie fonctionnelle est féconde. L’e-government peut aussi aider le Président à manager l’imperium sans trop se sur-dépenser physiologiquement. En ultime instance le président a tout intérêt à déployer le leadership politique au pouvoir avec délégation, et surtout à opérer dans les strictes limites constitutionnelles du régime semi-présidentiel, pour réaliser des gains d’énergie mentale et physique. Cela est propice à la bonne santé et à la meilleure productivité du président de la République.  
Kabasu Babu H.K
Libre-penseur et écrivain, Politologue chercheur en gouvernologie (AGIR NEW CONGO www.agirnewcongo.com)