Du M23 aux dynamiques régionales et politiques, plusieurs alertes formulées par le CADA montrent l’intérêt d’intégrer davantage la prospective indépendante dans la réflexion stratégique de l’État.
Un État ne devient pas stratège simplement parce qu’il sait réagir aux crises. Sa véritable capacité stratégique se mesure aussi à son aptitude à détecter les menaces avant qu’elles ne produisent leurs effets, à interpréter les signaux faibles et à préparer plusieurs options avant que l’urgence n’impose ses propres choix.
Cette distinction entre réaction et anticipation mérite aujourd’hui une attention particulière en République démocratique du Congo.
Depuis plusieurs années, le CADA (Congo Action pour la Diplomatie Agissante) et moi-même avons publié différentes analyses concernant les rébellions, le M23, l’environnement sécuritaire régional, les alliances politiques susceptibles d’affecter l’ordre constitutionnel, les rapports de force diplomatiques ainsi que la bataille des récits autour de la crise dans l’Est de la RDC.
Relire aujourd’hui ces prises de position n’a pas pour objectif de prétendre que nous aurions tout prévu.
La prospective sérieuse ne consiste pas à prédire l’avenir avec certitude. Elle consiste à identifier suffisamment tôt des trajectoires possibles, à mesurer les risques qu’elles comportent et à attirer l’attention des décideurs avant que certains scénarios ne deviennent beaucoup plus difficiles à maîtriser.
C’est sous cet angle que plusieurs alertes formulées depuis 2023 méritent d’être examinées.
2023 : empêcher que la rébellion devienne une voie d’accès au pouvoir
Dès le 28 février 2023, Radio Okapi relayait une proposition que nous défendions : empêcher les personnes ayant participé à des rébellions contre la République d’accéder ensuite à certaines hautes fonctions publiques.
Cette proposition partait d’un constat historique.
Pendant trop longtemps, la RDC a connu des cycles au cours desquels rébellion, négociation, intégration et redistribution des responsabilités pouvaient finir par se succéder.
Les mécanismes de brassage, de mixage et de réintégration ont certainement répondu, à certaines périodes, à des nécessités politiques ou sécuritaires. Mais leur répétition posait une question fondamentale : quelles incitations l’État crée-t-il lorsque celui qui prend les armes peut finalement obtenir, par la négociation, ce que d’autres acteurs cherchent à obtenir par les institutions et les élections ?
C’est autour de cette interrogation qu’a progressivement émergé la proposition qualifiée par plusieurs médias de « Loi Kamba ».
Son principe demeure simple : la République doit éviter que la rébellion puisse être perçue comme politiquement rentable.
Il s’agit moins de regarder vers le passé que de construire un mécanisme de dissuasion pour l’avenir.
Corneille Nangaa et l’AFC : lorsque le risque théorique devient concret
L’engagement de l’ancien président de la CENI, Corneille Nangaa, dans l’AFC aux côtés du M23 a ensuite donné une dimension nouvelle à cette réflexion.
Dans une tribune publiée par La Prospérité le 12 février 2024, nous demandions de nouveau que le Parlement examine le principe de la « Loi Kamba », considérant que l’alliance de Nangaa avec le M23 apportait de « nouvelles béquilles » au Rwanda.
Mais notre préoccupation dépassait le cas individuel de Corneille Nangaa.
La question fondamentale était — et demeure — la suivante :
Comment empêcher que la prise des armes devienne, dans l’imaginaire politique congolais, une voie alternative de conquête, de reconquête ou de négociation du pouvoir ?
Tant que cette question ne recevra pas une réponse institutionnelle suffisamment forte, le risque de reproduction du cycle demeurera.
L’EAC : les limites d’une architecture régionale déjà questionnées en 2023
L’anticipation stratégique concerne également le choix des alliances.
Le 4 février 2023, dans une tribune publiée sur 7sur7.cd sous le titre « Adhésion de la RDC à l’EAC : une décision bénéfique ou désastreuse ? », nous interrogions déjà les bénéfices sécuritaires réels que la RDC pouvait attendre de son engagement au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est et du déploiement de sa force régionale dans l’Est.
Quelques semaines plus tard, Radio Okapi faisait également état de notre proposition de retrait de la RDC de l’EAC, notamment au regard de notre appréciation de l’efficacité de la force régionale face au M23.
Au-delà de cette organisation particulière, une question stratégique beaucoup plus large se posait :
une architecture régionale de sécurité peut-elle défendre efficacement les intérêts de la RDC lorsque les intérêts géopolitiques de certains de ses membres ne correspondent pas nécessairement à ceux de Kinshasa ?
La proximité géographique est une réalité. L’alignement stratégique, lui, doit constamment être évalué.
Un voisin n’est pas automatiquement un adversaire. Mais il n’est pas davantage automatiquement un allié.
2024 : comprendre que la guerre se déroule aussi dans le champ des perceptions
À partir de 2024, nos analyses ont accordé une attention croissante à une autre dimension de la crise : la bataille internationale du récit.
Le 24 mai 2024, à la suite de déclarations du président kényan William Ruto concernant la situation dans l’Est, nous avions publié sur 7sur7.cd une réponse intitulée : « Ruto utilise un raccourci et se fait avocat de Kagame. »
Nous contestions notamment le raisonnement consistant à présenter principalement la crise comme une affaire congolo-congolaise au motif que des Congolais participaient au M23.
Cette distinction reste essentielle.
La nationalité de certains membres d’un mouvement armé ne suffit pas à déterminer la nature géopolitique d’un conflit.
L’analyse doit également chercher à comprendre les soutiens extérieurs, les capacités militaires, les chaînes logistiques, les intérêts régionaux, les alliances et l’environnement stratégique permettant au mouvement de poursuivre son action.
Autrement dit, il ne faut jamais confondre l’acteur visible avec l’architecture de puissance qui peut se trouver derrière lui.
Octobre 2024 : évaluer les partenaires par leurs actes et leurs intérêts
Après le Sommet de la Francophonie à Paris, le 11 octobre 2024, le CADA avait également demandé une réévaluation du rôle de la France dans la gestion diplomatique de la crise entre la RDC et le Rwanda.
Nous exprimions notamment nos réserves devant certaines approches susceptibles de conduire à l’intégration du M23 dans une solution politique régionale.
Cette position pouvait naturellement faire débat.
Mais elle reposait sur un principe classique de politique étrangère : un État doit juger ses partenaires non seulement à travers leurs déclarations diplomatiques, mais aussi à partir de leurs intérêts, de leurs décisions et des solutions qu’ils cherchent effectivement à promouvoir.
Les relations internationales ne reposent pas uniquement sur les amitiés proclamées.
Elles reposent d’abord sur les intérêts.
La RDC doit donc continuellement évaluer ses partenariats en fonction de ses propres intérêts nationaux.
Avril 2025 : le CADA alerte sur l’évolution du positionnement de Joseph Kabila
Le 14 avril 2025, nous avons estimé qu’une nouvelle évolution méritait l’attention des autorités congolaises.
À nos yeux, la reprise de certaines revendications portées par l’AFC/M23 et l’annonce par l’ancien président Joseph Kabila de son intention de revenir en RDC par la partie orientale du territoire constituaient un signal politique suffisamment important pour justifier une vigilance particulière.
Nous avions alors évoqué plusieurs scénarios possibles : stratégie de positionnement dans de futures négociations, dissidence politique ou, dans l’hypothèse la plus préoccupante, évolution susceptible de conduire à une dynamique de rébellion.
Le CADA demandait également la levée de ses immunités.
La date de cette analyse est importante : 14 avril 2025.
Car une alerte stratégique doit toujours être évaluée en fonction des informations disponibles au moment où elle est formulée, et non uniquement à partir de ce que l’on apprend ultérieurement.
26 mai 2025 : l’hypothèse insurrectionnelle est publiquement formulée
Un mois plus tard, notre analyse devenait plus préoccupante.
Le 26 mai 2025, 7sur7.cd publiait notre tribune intitulée :
« Joseph Kabila prépare une insurrection en RDC »
Nous attirions notamment l’attention sur son absence de condamnation claire de l’armée rwandaise et de l’AFC/M23, sur certains éléments de son discours concernant les FARDC, sur l’utilisation politique des questions identitaires et sur son repositionnement vers l’Est du pays.
Mais l’essentiel de notre démarche se trouvait ailleurs.
Nous appelions le gouvernement à faire preuve de prudence, de vigilance, de perspicacité et de rationalité, tout en renforçant la confiance entre les institutions, la population et les forces chargées de la défense du territoire.
L’intelligence stratégique prend précisément son sens lorsqu’elle permet de passer de l’observation d’un phénomène à l’identification de ses conséquences possibles.
Thabo Mbeki et l’importance de la souveraineté narrative
Le 28 mai 2025, le CADA réagissait également aux déclarations de l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki concernant Joseph Kabila et le M23.
Notre réponse, particulièrement ferme, dénonçait ce que nous considérions comme une lecture susceptible de légitimer certaines dynamiques politiques autour de la présence de Joseph Kabila à Goma et des motivations attribuées au M23.
Mais derrière cette controverse apparaissait un enjeu beaucoup plus important : la souveraineté narrative de la RDC.
Les guerres contemporaines ne se déroulent plus uniquement sur les champs de bataille.
Elles se déroulent également dans les médias internationaux, les chancelleries, les organisations multilatérales, les universités, les think tanks et les cercles d’influence où se construit progressivement la perception internationale d’un conflit.
Le récit qui finit par s’imposer peut influencer la diplomatie, les sanctions, les médiations et même les solutions politiques proposées.
Pour la RDC, défendre son territoire implique donc également de défendre sa capacité à expliquer au monde la nature de la menace à laquelle elle est confrontée.
Des alertes successives qui dessinent une même grille d’analyse
Lorsqu’elles sont considérées séparément, ces différentes interventions peuvent apparaître comme des commentaires liés aux événements du moment.
Lorsqu’on les replace dans leur chronologie, une cohérence se dégage.
Dès 2023, nous interrogions le mécanisme rébellion-négociation-réintégration et proposions une réponse dissuasive.
La même année, nous exprimions nos réserves sur l’efficacité sécuritaire de l’EAC.
En février 2024, l’engagement de Corneille Nangaa aux côtés du M23 nous conduisait à renouveler notre appel en faveur d’un dispositif juridique de dissuasion.
En mai 2024, nous alertions sur les conséquences d’un récit présentant essentiellement le conflit comme congolo-congolais.
En octobre 2024, nous demandions une évaluation plus exigeante des positions de certains partenaires internationaux.
En avril puis en mai 2025, nous attirions l’attention sur l’évolution du positionnement de Joseph Kabila et sur les risques politiques et sécuritaires que nous estimions devoir être examinés.
Cette continuité pose désormais une question qui dépasse largement le CADA :
comment la RDC peut-elle mieux mobiliser ses propres capacités nationales d’analyse et d’anticipation ?
Créer un deuxième cercle de réflexion stratégique autour de l’État
Le CADA n’est pas un service de renseignement et n’a aucune vocation à le devenir.
Il ne saurait davantage se substituer aux institutions constitutionnelles chargées du renseignement, de la défense, de la diplomatie ou de la sécurité nationale.
Mais entre le renseignement institutionnel et le commentaire politique existe un espace important : celui de la prospective stratégique indépendante.
Universitaires, chercheurs, diplomates, experts, centres de réflexion et membres de la diaspora peuvent observer les transformations géopolitiques, confronter différentes hypothèses, détecter des signaux faibles et produire des scénarios susceptibles d’enrichir la réflexion des institutions.
Cette capacité pourrait constituer autour de l’État un deuxième cercle de réflexion stratégique.
Il ne s’agirait jamais de concurrencer les structures officielles.
Il s’agirait au contraire de leur offrir des regards complémentaires, susceptibles d’identifier des angles morts, de tester certaines hypothèses et d’élargir l’éventail des scénarios soumis aux décideurs.
De nombreuses compétences congolaises existent à Kinshasa, dans les provinces, dans les universités et au sein de la diaspora. L’enjeu consiste à créer des passerelles permettant à l’État d’identifier, d’évaluer et, lorsque cela est utile, d’exploiter cette expertise.
Passer de la culture de réaction à la culture d’anticipation
La question fondamentale n’est donc pas de savoir qui pourra demain déclarer : « Je l’avais prédit. »
Une telle compétition aurait peu d’utilité pour la République.
La véritable question est de savoir ce que l’État fait d’une alerte lorsqu’elle est formulée avant la crise.
La RDC gagnerait à renforcer ses mécanismes de veille géopolitique et de prospective, à consolider sa souveraineté narrative, à examiner les instruments juridiques susceptibles de décourager durablement le recours à la rébellion comme moyen d’accès au pouvoir et à soumettre ses partenariats internationaux à une évaluation permanente fondée sur l’intérêt national.
Elle gagnerait surtout à créer des mécanismes permettant aux décideurs de recevoir et de confronter régulièrement les analyses provenant de différentes sources nationales.
Car l’anticipation ne supprime jamais totalement le risque.
Elle permet en revanche de réduire la surprise stratégique.
Et lorsqu’un État dispose d’une information ou d’une analyse pertinente plusieurs mois avant qu’une menace ne devienne une urgence nationale, sa responsabilité n’est plus seulement de comprendre ce qui se passe.
Elle est de décider à temps.
La puissance d’un État ne se mesure donc pas uniquement à sa capacité de répondre aux crises. Elle se mesure aussi à sa capacité de les voir venir, de les comprendre et d’agir avant qu’elles ne lui imposent leurs conséquences.
C’est dans cet espace que le CADA entend inscrire sa contribution : non pas à la place de l’État, mais à ses côtés, comme une capacité complémentaire d’analyse, d’alerte, de prospective et d’aide à la décision au service des intérêts supérieurs de la République démocratique du Congo.
Éric KAMBA
Analyste en relations internationales
Coordonnateur du CADA